dimanche 17 juillet 2016

"La meilleure part"




Dans la douleur du temps, faire un moment silence,
"aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole" (Luc 10, 39)...


Genèse 18, 1-10 ; Psaume 15 ; Colossiens 1, 24 à 28 ; Luc 10, 38-42

Luc 10, 38-42
38 Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison.
39 Elle avait une sœur nommée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
40 Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : "Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider."
41 Le Seigneur lui répondit : "Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses.
42 Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée."

*

Une des réactions que peut susciter la lecture de ce texte est : « Jésus exagère » ! Pauvre Marthe qui se démène… pour cela ! Et c’est bien où le texte veut nous mener…

On est en effet, au minimum, tenté de se mettre à la place de Marthe. Du coup, on s’inscrit spontanément parmi ceux que le propos de Jésus concerne directement.

Disons tout de suite que n’est pas le fait de travailler qui est un problème, évidemment ! Et ce n’est certainement pas ce que Jésus reproche à Marthe, si tant est même qu’il lui reproche quelque chose.

*

Remarquez bien le déroulement : Marthe est affairée à un service compliqué, ou, littéralement, à une « diaconie multiple ». En parallèle, le texte a déjà précisé que Marie est aux pieds de Jésus. Et que Jésus est reçu dans la maison de Marthe. Maîtresse de maison. Elle reçoit un hôte de marque. Elle s’affaire plus que d’habitude. Et sa sœur elle, se comporte en enfant, et ne met pas la main à la pâte.

Avant que quoi que ce soit ne soit dit, et d’autant plus que l’on connaît l’histoire, on est fondé à penser : tout de même, Marthe n’a pas tout à fait tort. Et là n’est pas tout à fait le propos. Le problème du texte n’est pas que Marthe est débordée et que Marie ne fait rien. Lorsque le texte précise que Marthe est affairée à une diaconie multiple, il fait un constat ; et son constat n’est en aucun cas dépréciatif, peut-être même, compte tenu du choix du terme, élogieux. On est en effet déjà dans une catégorie du ministère de l’Église primitive, la diaconie.

Et puisque l’évangile de Luc vient juste de parler du Samaritain et de sa belle œuvre diaconale, c’est peut-être vers là qu’il faut tourner notre regard. Si ce petit récit s’adressait précisément à ceux qui servent aux tables ; que l’on verra plus tard institué dans le second tome à Théophile (le livre des Actes, Luc étant le premier tome) ; si ce récit s’adressait à ceux qui seront bientôt institués pour servir aux tables (les 7 d’Actes 6) et que bientôt on appellera diacres.

Remarquez que cela vaut pour tout ministère, dans la mesure même ou « ministère diaconal » est un pléonasme. Le mot traduit par « diacre » peut se traduire par « ministre » : c’est le mot qu’emploi Paul pour parler de son ministère… apostolique en l’occurrence.

Marthe donc : elle est au service des tables, de la table de Jésus, affairée à une diaconie multiple, comme peut-être le Samaritain qui précède, et que, dans le fil du récit de l’Évangile, l’on s’empresse nécessairement de louer. Et voilà que Jésus va venir couper les ailes de cette louange. Aucune remarque, donc, sinon peut-être comme allusion positive, concernant cette diaconie multiple de Marthe en cuisine.

Et voilà qu’elle survient — on pourrait entendre, qu’elle « déboule ». Et pour quoi faire ? Pour dénoncer sa sœur auprès de Jésus comme paresseuse. Rappelons-nous que Marthe accomplit une diaconie comme le Samaritain du passage précédent. Et du cœur de cette diaconie, elle déboule pour tempêter contre sa sœur.

Mais attention, elle n’a rien d’une furie ! Cela se passe sous la forme d’une question, qui laisse percer son agacement. Agacement que l’on est fondé à comprendre : redisons-le, la tendance naturelle induite par le texte est même de nous mettre de son côté, de nous faire penser qu’elle n’a pas tort.

Et comme Marthe demande à Jésus qu’il pourvoie à l’embauche de sa sœur pour l’œuvre diaconale qu’elle est en train d’accomplir : « dis-lui de m’aider » — Marthe en bon Samaritain — ; Jésus lui renvoie — c’est un peu son habitude — un propos tout à fait à côté. Comme il ne fait aucun reproche à Marthe sur sa diaconie, il ne répond pas du tout non plus à sa demande concernant sa sœur — façon de dire : ne vous méprenez pas dans votre lecture du « bon Samaritain ». Je ne viens pas de donner une recette à mauvaise conscience pour tous ceux qui ne se sentent pas spontanément bons Samaritains.

Aucun reproche concernant Marie, comme il n’y aucun reproche concernant la diaconie de Marthe. Que dit Jésus à Marthe : « tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. » Pas de reproche sur ce qu’elle fait ou sur ce que Marie ne fait pas. Un constat : « tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. »

Ça a l’air anodin, mais c’est le cœur, et le départ, du risque d’un glissement qu’est tenté de connaître tout travail diaconal. L’inquiétude et l’agitation, qui produit quoi ? Ce à quoi l’on vient d’assister. Au lieu de trouver dans son ministère (et ça vaut donc pour tout ministère) un sentiment d’accomplissement, elle est frustrée, inquiète et agitée. Du coup elle récrimine contre sa sœur. Et la voilà qui s’enferme dans une espèce de rancœur contre elle, qu’elle trouve urgent — et ça explose — de rapporter à Jésus.

Où une étape supplémentaire est franchie : elle parle à Jésus, certes, mais loin de le prier, elle lui fait la leçon : « elle survint et dit : "Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider." » Prière : « dis-lui donc de m’aider ». Prière particulière tout de même : elle lui donne des ordres ! Et n’oublions pas que si ce texte est précédé par celui sur le Samaritain, il est suivi par celui sur la prière : « comment devons-nous prier ? ».

Voilà donc un déroulement remarquable : 1) Marthe travaille (pas de problème). Puis, dérapage : 2) elle s’agite et s’inquiète. 3) Elle rouspète contre sa sœur. 4) En guise de prière, elle rouspète contre Jésus.

*

Marie en revanche, est aux pieds de Jésus. C’est cela le cœur de la différence sur laquelle nous sommes renvoyés à Marie, après le Samaritain et Marthe, et avant le texte sur la prière.

Jésus ne dit à aucun moment qu’il s’agit de ne rien faire. Mais là où une certaine agitation a mené Marthe à rouspéter contre Jésus, Marie est à ses pieds. C’est ici que l’on peut connaître sa vraie tâche — plus : son vrai être, qui l’on est —, plutôt que d’être agité et de ne plus rien savoir que rouspéter contre sa sœur, ou son frère, pour croire savoir — sous forme de recette — ce que doit faire un chrétien : être un bon Samaritain, s’agiter, être débordé, et s’en prendre à quiconque ne lui vient pas en aide. Encore une fois, on vient de nous donner en exemple le Samaritain : Jésus ne reproche pas à Marthe son travail ! Mais son agitation intérieure, qui la conduit à rouspéter contre sa sœur, et finalement contre Jésus !

Marie est apaisée, c’est cela qui est donné comme la bonne part. Apaisée, elle n’en veut pas à sa sœur ou son frère, ni au bon Dieu et au ciel et à la terre. Mais me direz-vous peut-être, elle qui ne fait rien, n’a pas de quoi en vouloir à ceux qui mouillent la chemise à sa place… Ah bon ! Est-ce si simple ? N’avez-vous jamais rencontré des agités de la prière… qui reprochent aux autres de ne pas faire comme eux !? Ça existe aussi !

Bref, ce à quoi Jésus renvoie à travers Marie, c’est à « la bonne part, qui ne sera pas ôtée ». Non pas ne rien faire, mais savoir qui l’on est, et cela se découvre devant Dieu. Ce qu’est l’autre, on ne peut pas le savoir à sa place. Jésus ici, rejoint tout simplement le commandement du Shabbat dont on s’imagine à tort qu’il enseignerait de le transgresser. Jésus ouvre au recueillement — contre la dispersion. Notons aussi la douceur de la reprise de Jésus à l’égard de Marthe. Et puisqu’on est dans sa maison, elle qu’elle travaille à la qualité de l’accueil et de la nourriture, pensons au Proverbe (17,1) : "mieux vaut un morceau de pain sec et la tranquillité qu'une maison pleine de festins à disputes." On en est là ! Ce qui ne veut évidemment pas dire que la qualité de l'accueil de Marthe soit négligeable !

À chacun de nous de nous placer aux pieds de Jésus : c’est là que l’on connaît qui l’on est, et donc ce que Dieu nous confie. D’abord être apaisé en sa présence, puis ce qui correspond à notre être profond. Notre conscience fondée en lui : «votre force est dans le calme et la confiance» (Esaïe 30.15).


R.P. Poitiers, 17.07.16


dimanche 10 juillet 2016

"Je suis ce que je suis parce que tu es ce que tu es"




Deutéronome 30, 10-14 ; Psaume 19, 8-12 ; Colossiens 1, 15-20 ; Luc 10, 25-37

Luc 10, 25-37
25 Et voici qu’un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : "Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ?"
26 Jésus lui dit : "Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?"
27 Il lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même."
28 Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie."
29 Mais lui, voulant montrer sa justice, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?"
30 Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l’ayant dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
32 Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l’homme : il le vit et fut pris de pitié.
34 Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d’argent, il les donna à l’aubergiste et lui dit : Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c’est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur les bandits ?"
37 Le légiste répondit : "C’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va et, toi aussi, fais de même."

*

« Umuntu ngumuntu ngabantu », une formule bantoue signifiant : « je suis ce que je suis parce que tu es ce que tu es ». Desmond Tutu l'a mise au cœur de sa théologie : « Quelqu'un d'ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons car il ou elle possède sa propre estime de soi — qui vient de la connaissance qu'il ou elle a d'appartenir à quelque chose de plus grand — et qu'il ou elle est diminué quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou opprimés. »

Une formule dotée d'une vraie pertinence dans ce qui interroge l'Europe aujourd'hui : l'accueil des réfugiés. Nous allons voir que la parabole de Jésus que nous avons lue en est très proche. Elle commente le cœur de la Loi biblique, mettant en vraie complicité Jésus et un légiste, qui au départ voulait savoir ce que Jésus lisait dans la Loi.

Les deux, Jésus et le légiste, sont d’accord, ne nous y trompons pas. Il faut se débarrasser de l’habitude de faire d’un tel texte une lecture qui invaliderait le judaïsme. Pour Jésus, le prêtre et le lévite présentés ici ne sont pas des représentants du judaïsme, mais de ce que précisément il n’est pas — un système à recette, où l’on saurait bien qui est le prochain : d’où, à provocation du légiste le mettant à l’épreuve (v. 25), provocation et demi de Jésus qui met en avant un Samaritain, censé être mal vu.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée » (Deut 6.5) « et ton prochain comme toi-même » (Lv 19.18). Ce n’est pas Jésus qui vient de donner ce cœur de la Loi biblique, c’est le légiste. Au cœur de leur accord, en premier lieu le sens de la Loi, donc. Et en second lieu le fait qu’elle ne donne pas de recette.

C’est ce qui ressort de la deuxième question du légiste, en écho à sa première question sur la vie éternelle — « Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ? » — la deuxième question : « Et qui est mon prochain ? » est une façon de dire à Jésus : si nous sommes d’accord sur le cœur de la Loi, cela n’a pas répondu tout à fait concrètement à ma question sur la vie éternelle — c'est-à-dire être devant Dieu, juste dans l'amour de Dieu et du prochain, au-delà des catégories et autres définitions —, question qui donc en a appelé une autre : qui est mon prochain ? En d’autres termes : comment est-ce que le double commandement qui résume la Loi biblique, ouvre concrètement sur la vie éternelle — être devant Dieu, être en vérité, être un prochain pour son frère, sa sœur. La réponse sera : la grâce, dont l’expression est la gratitude.

« Qui est mon prochain ? » On aurait pu croire recevoir une définition du prochain qui corresponde à une catégorie, du genre : c’est celui qui est proche de moi par l’ethnie, la nation, la foi partagée. Ou alors, le prochain pourrait apparaître comme celui qui s’impose à moi par ses besoins. Ainsi, presque jusqu’à la fin de cette histoire racontée par Jésus, on peut penser que le prochain est a priori le blessé au bord de la route, celui, donc, qui, au-delà de son appartenance ethno-religieuse, a des besoins, celui qui a besoin de mon secours, celui dont la situation, qui pourrait être la mienne, remue mes entrailles, émeut ma compassion, comme elle émeut celle du Samaritain de l’histoire (ce qui certes est très bon).

Aujourd'hui, musulmans ou chrétiens à accueillir ? C'est une question que l'on entend, qui consiste à poser des catégories d'abord, en forme de classification en… prochain et… moins prochain ? Ou alors, quand même mieux, celui qui a des besoins et qui m'émeut quelle que soit sa religion. Comme dans notre parabole… (Et cela est bel et bon.)

Mais voilà qu’à la fin, on découvre que ce n'est encore pas ça : il est question de dignité. Le prochain dans la parabole n’est certes pas celui que l’on catégoriserait comme tel, ni même tant celui qui serait reconnaissable parce que ses besoins remuent mes entrailles, émeuvent ma pitié, aimé dans une sorte d'illusion de gratuité… Illusion dommageable pour la dignité de celui qui est aidé et pour celui qui croit aimer gratuitement, qui croit être à hauteur d'aimer son prochain comme lui-même, illusion dommageable pour la vérité de l'amour. Voyons ! On n'aime pas communément comme soi-même ! À preuve, ce qui est encore loin d'être le jusqu'à la mort d'un amour vrai, on ne donne pas tous ses biens aux misérables. On ne donne que de son superflu — voire beaucoup, mais c'est tout. Par exemple, on ne remédie pas aux écarts de revenus faramineux de notre société, de notre monde, ce qui, sans compter la persécution, contribue à induire l'afflux de réfugiés. Celui qui a infiniment plus estime même éventuellement l'avoir mérité pour lui et les siens face à celui qui n'a rien, et n'avoir pas envie de s’appauvrir en partageant… ou en partageant trop ! Faut-il un autre signe de ce qu'on n'aime pas pleinement ni gratuitement ! Illusion qui en outre nourrit le sentiment de supériorité celui qui se paie le luxe de croire offrir dans la gratuité, au risque de retirer au bénéficiaire jusqu'à la dignité de donner en retour.

*

Eh bien, ce n'est pas ce qu'enseigne Jésus ! Il ouvre la possibilité du contre-don face au don. Il offre la dignité de la reconnaissance de la dette. Reste à savoir de quelle façon… Jésus conclut son histoire par une question : « lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme ? » La réponse est évidente, c’est celle que donne le légiste : « c’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui ». Ce n’est donc pas le blessé — quelle que soit son identité religieuse ou autre : il est simplement « un homme » dans la parabole, on n'en sait pas plus —, mais celui qui s’en est occupé, le Samaritain. Jésus a inversé la problématique : « lequel s’est montré le prochain ? »

Et Jésus de conclure : « Va et, toi aussi, fais de même. » Cette apparente absence de réponse (puisqu’on n’a toujours pas de définition du prochain !) — nous dit quelque chose d’autre ; nous oriente vers une autre direction. Qui est mon prochain ? C’est celui qui s'est fait mon prochain, sans préalable comme un statut d'appartenance ethno-religieuse ou statut de celui qui fait pitié : l'accueil d'abord. Le Samaritain s’est montré le prochain du blessé — avec ses besoins, et on en a tous, plus ou moins urgents —, en se mettant en situation telle que le blessé le reconnaît comme tel — et que désormais lui-même ne sera plus le même qu'avant : quelque chose s'est passé dans sa vie, quelqu'un y est passé. Le prochain est celui qui se met en situation telle qu’on ne puisse que le reconnaître comme tel — et ipso facto se reconnaître autre qu'avant. Reconnaître, reconnaissance. Le blessé ne lui devra rien, au sens comptabilité (le Samaritain ne lui présente pas la facture de l’hôtelier, et il poursuit son chemin), mais il lui doit tout, au sens de l’état d’esprit, de l’état d'être nouveau.

Voilà le nœud où se découvre le prochain, que l’on ne peut toujours pas catégoriser, ni par son appartenance, ni par la pitié qu'il soulève (et qui serait encore sélective).

La problématique apparente est bien inversée : de qui dois-je faire à mon tour un être qui désormais me reconnaisse — reconnaissance (« fais de même ») — et se reconnaisse.

Gratitude fondée sur le double commandement que vient de rappeler le légiste et que commente ici Jésus. L’amour de Dieu à qui l’on doit tout trouve l’expression de la gratitude qu’il induit dans ce « fais de même. »

« Umuntu ngumuntu ngabantu » — « je suis ce que je suis parce que tu es ce que tu es ». Je suis en dette, dette que je ne peux pas mesurer, vis-à-vis de quiconque par qui il m'a été, il m'est donné d'être ce que je suis. Le prochain comme cadeau de Dieu par lequel je suis ce que je suis, Dieu à qui je demande de me remettre ma dette, que je ne peux pas mesurer, comme moi-même je remets dès lors à mes débiteurs. Non que je n'aie pas de dette, mais ma dette, hors mesure précisément, m'est tout simplement remise. La différence est importante, qui me libère de l’illusion que je serais dans la gratuité en soi, poids autrement lourd que celui de me savoir débiteur. La gratuité en soi, outre qu'elle s'imagine que j'existe par moi ! est hors de portée, un poids moral terrible — sauf à être reconnaissance, reconnaissance de celui, de celle, par qui je suis ce que je suis — une dette sans mesure, une dette de gratuité ! Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs.

*

Gratitude, reconnaissance, envers Dieu, et envers ceux par qui il dispense ses bienfaits : compte les bienfaits de Dieu et ceux par qui il te les dispense…, si tu le peux !

Telle est la réponse à la question du scribe : qui est mon prochain ?… Trouver son prochain ?… C’est se montrer le prochain d’autrui, comme a fait le Samaritain.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. » Et qui est mon prochain ? Celui, celle à qui je dois ! Par qui je suis ce que je suis. « Umuntu ngumuntu ngabantu » — « je suis ce que je suis parce que tu es ce que tu es ». Alors à ton tour, accumule des débiteurs — des débiteurs de grâce gratuite — à ton égard sans croire pour autant que l’on te doive quoi que ce soit. Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. « Fais de même » que le Samaritain : mets-toi en situation telle que l’on te doive comme tu dois — gratuitement —, enrichis le monde, en devenant par là-même plus riche : c'est d'un cadeau de Dieu qu'il s'agit !


RP, Poitiers, 10.07.16


dimanche 3 juillet 2016

"Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair"




Ésaïe 66, 10-14 ; Psaume 66 ; Galates 6, 14-18; Luc 10, 1-20

Luc 10, 1-20

1 Après cela, le Seigneur désigna soixante-douze autres disciples et les envoya deux par deux devant lui dans toute ville et localité où il devait aller lui-même.
2 Il leur dit : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
4 N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales, et n’échangez de salutations avec personne en chemin.
5 "Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison.
6 Et s’il s’y trouve un homme de paix, votre paix ira reposer sur lui; sinon, elle reviendra sur vous.
7 Demeurez dans cette maison, mangeant et buvant ce qu’on vous donnera, car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
8 "Dans quelque ville que vous entriez et où l’on vous accueillera, mangez ce qu’on vous offrira.
9 Guérissez les malades qui s’y trouveront, et dites-leur : Le Règne de Dieu est arrivé jusqu’à vous.
10 Mais dans quelque ville que vous entriez et où l’on ne vous accueillera pas, sortez sur les places et dites :
11 Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la rendre. Pourtant, sachez-le : le Règne de Dieu est arrivé.
12 "Je vous le déclare : Ce jour-là, Sodome sera traitée avec moins de rigueur que cette ville-là.
13 Malheureuse es-tu, Chorazin ! Malheureuse es-tu, Bethsaïda ! car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient converties, vêtues de sacs et assises dans la cendre.
14 Oui, lors du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.
15 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts.
16 "Qui vous écoute m’écoute, et qui vous repousse me repousse; mais qui me repousse repousse celui qui m’a envoyé."
17 Les soixante-douze disciples revinrent dans la joie, disant : "Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom."
18 Jésus leur dit : "Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
19 Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents et scorpions, et toute la puissance de l’ennemi, et rien ne pourra vous nuire.
20 Pourtant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux."

*

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » (v. 3)

Un agneau au milieu des loups, de nos jours : « À Mossoul en Irak, […] une famille chrétienne […] n'avait pas payé sa "taxe religieuse" – la "djizîa" – à l’État Islamique. Résultat : leur maison a été incendiée par les combattants du djihad, alors que ses occupants [une mère et sa fille] étaient encore à l'intérieur, rapporte le quotidien britannique The Independent le 20 mai 2016 : […] Les deux femmes ont réussi à s'échapper, mais la fille [12 ans], brûlée vive au quatrième degré, décédera de ses blessures quelques heures plus tard. Dans les bras de sa mère à l'hôpital, ses derniers mots furent : "pardonne-leur". » Parole prononcée au cœur d'une douleur difficile à imaginer. Brûlure au quatrième degré : « la peau est carbonisée […] . Même les éléments qui se trouvent en dessous ont souffert : muscles et os peuvent être endommagés. »

Cette jeune fille, agneau au milieu des loups, a ce jour-là, pour sa part, fait tomber le satan, sous le masque grimaçant du djihad. Car le pardon est le triomphe sur le satan. C'est pour cela que Jésus dit, parlant de la mission des disciples lors de leur retour : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair ». Le Livre de Job parle d'un satan céleste qui se présente devant Dieu. On l’y voit dans un rôle de procureur d’une cour de justice où trône Dieu. Le satan y a la fonction « d'accusation » auprès de Dieu. Et cela avec toutes les conséquences que cela entraîne : le mal, la culpabilité, une douleur morale récurrente rappelant sans cesse le péché réel, mais aussi parfois imaginaire…

Voilà qui nous dit l'effet de la mission des soixante-douze, annonçant la future mission auprès de toutes les nations. La parole qu'ils sont envoyés annoncer libère de « l’accusation » des consciences, cette tentation du trouble et du remords (qui n’est pas le repentir !) est toujours actuelle : réalité pénible et permanente…

La mission, puisque c’est de cela qu’il s’agit, la prédication missionnaire, a fait voir à Jésus le satan « tomber du ciel comme l’éclair » !

*

C'est l’effet de l’Évangile. Avec cette précision : « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux  ».

Il existe une légende, concernant le roi d’Israël Salomon. Selon cette légende, il aurait été donné à ce roi, le plus grand et le plus sage, que les démons lui soient soumis. Légende qui fait référence à sa sagesse, qui commence par la crainte de Dieu. Car n’oublions pas que le mot « démons » ne fait rien d’autre que désigner les divinités inexistantes face au Dieu d’Abraham.

Et voilà à présent que les disciples annoncent plus grand que Salomon, et que les esprits leur sont soumis. Extraordinaire ! — Eh bien, « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis » ! Là n’est pas le vrai sujet de réjouissance. Humilité. Ce qui nous place aussi, autre mise en garde, face à un aspect tragique de la mission. Chorazin, Bethsaïda et Capharnaüm — pire que Tyr et Sidon, qui ont été ravagées :

Écoutons, sur Tyr et Sidon, la complainte d’Ézéchiel (ch. 28, v. 12-23) :
12 "Fils d’homme, entonne une complainte sur le roi de Tyr. Tu lui diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Toi qui scelles la perfection, toi qui es plein de sagesse, parfait en beauté,
13 tu étais en Eden, dans le jardin de Dieu, entouré de murs en pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, béryl et onyx, lazulite, escarboucle et émeraude ; et l’or dont sont ouvragés les tambourins et les flûtes, fut préparé le jour de ta création.
14 Toi, le chérubin étincelant, le protecteur, je t’avais établi ; tu étais sur la montagne sainte de Dieu, tu allais et venais au milieu des charbons ardents.
15 Ta conduite fut parfaite depuis le jour de ta création, jusqu’à ce qu’on découvre en toi la perversité :
16 par l’ampleur de ton commerce, tu t’es rempli de violence et tu as péché. Aussi, je te mets au rang de profane loin de la montagne de Dieu ; toi, le chérubin protecteur, je vais t’expulser du milieu des charbons ardents.
17 Tu t’es enorgueilli de ta beauté, tu as laissé ta splendeur corrompre ta sagesse. Je te précipite à terre, je te donne en spectacle aux rois.
18 Par le nombre de tes péchés, par ton commerce criminel, tu as profané ton sanctuaire. Aussi je fais sortir un feu du milieu de toi, il te dévorera, je te réduirai en cendre sur la terre, sous les yeux de tous ceux qui te regardent.
19 Tous ceux d’entre les peuples qui te connaissent seront dans la stupeur à cause de toi ; tu deviendras un objet d’épouvante. Pour toujours tu ne seras plus !"
20 Il y eut une parole du SEIGNEUR pour moi :
21 "Fils d’homme, dirige ton regard vers Sidon, et prononce un oracle contre elle.
22 Tu diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Je viens contre toi, Sidon, je serai glorifié au milieu de toi, alors on connaîtra que je suis le SEIGNEUR à cause des jugements que j’exécuterai contre elle ; alors, je manifesterai en elle ma sainteté.
23 J’y enverrai la peste, il y aura du sang dans ses rues, les morts tomberont au milieu d’elle à cause de l’épée dressée contre elle de toutes parts. Alors, on connaîtra que je suis le SEIGNEUR.

*

« Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts » comme Tyr et Sidon, pour n’avoir pas entendu — comme elles — la parole de ta délivrance… « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair » : voilà le mal vaincu ! Le mal vaincu — par la puissance du pardon — : c’est l’effet central de la mission ; là est toute l’importance de la mission. Cela a une valeur universelle : rappelons-nous qu’il y a 72 envoyés (ou 70 parfois), chiffres qui symbolisent toutes les nations ; ce qui induit dimension universelle, au-delà des villes du pays visitées alors.

*

Le mal vaincu via la déchéance du satan. Une illustration de cela est fournie par Luther ; à travers l’image populaire des pactes avec le diable. La tradition en a été recueillie dans le mythe de Faust. L’idée que dans le malheur de sa condition, on pouvait vendre son âme au diable, chose parfois illustrée par un pacte signé de son sang. Cette transaction avait pour propos l’espérance de voir soulager sa misère en ce temps, en échange de l’éternité. On reconnaît le mythe de Faust et Méphistophélès popularisé par le poète Goethe.

Ce genre de légendes circulait à l’époque de Luther.

Et voilà qu’une dame confie son désespoir au réformateur quant à son propre salut : — « mon bon Monsieur Luther, il n’y aucun espoir pour moi quant à votre Évangile : j’ai vendu mon âme au diable. »

Savez-vous ce que lui a répondu Luther ? — « Madame, que diriez-vous si votre voisin vendait votre maison, avec un contrat en bonne et due forme, à l’un de ses parents. » — « Mais ce contrat n’aurait aucune valeur, ma maison ne lui appartient pas ! » — « Eh bien, Madame, votre contrat avec le diable, fût-il signé de votre sang, n’a aucune valeur : votre âme ne vous appartient pas. Vous avez vendu, ou cru pouvoir vendre, la propriété d’un autre, Jésus-Christ. Et non content que votre âme appartienne à Jésus-Christ de toute façon, il l’a, pour que les choses soient bien claires, rachetée par-dessus le marché. »

« Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » dit Jésus : c’est cela la vraie victoire sur le mal, malgré ses ravages qui se poursuivent. Et la mission pour laquelle Jésus nous envoie à notre tour, c’est de vivre, et dire cela, partout dans le monde.

Là est l’éviction du satan céleste. Et l’Évangile, bonne nouvelle : être nommé devant Dieu, être connu de lui autrement que comme accusé. Être reconnu dans sa vérité intime qui échappe à tous les regards, et surtout à la malveillance. À ce point passent au second plan même les triomphes passagers sur la calomnie, la soumission des mauvais esprits. La vérité de nos êtres, plus essentielle que les accablements, est ancrée dans l’éternité.


RP, Poitiers, 07.07.13