dimanche 27 avril 2014

La foi de Thomas



Malgré Le Caravage (et tant d'autres peintres), Thomas n'a pas eu à toucher !
Jean 20, 28 : "Thomas lui répondit : 'Mon Seigneur et mon Dieu.'"... Avant même d'avoir eu à toucher...

Actes 2, 42-47 ; Psaume 118, 21-29 ; 1 Pierre 1, 3-9 ; Jean 20, 19-31

Jean 20, 19-31
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: "La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: "Recevez l'Esprit Saint;
23 ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."
24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc: "Nous avons vu le Seigneur!" Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !"
26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: "La paix soit avec vous."
27 Ensuite il dit à Thomas: "Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi."
28 Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu."
29 Jésus lui dit: "Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru."
30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.
31 Ceux-ci l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

*

Nous voilà une semaine après le premier dimanche de Pâques. Une semaine après que Jésus ressuscité ait confié à ses disciples l'immense pouvoir libérer les hommes et les femmes : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Remettre les péchés et les soumettre. Deux faces de la libération. Remettre les péchés, les pardonner, les soumettre, permettre de les dominer.

Puis voilà Thomas, une semaine après, Thomas qui n'en est pas encore là. « Je suis comme saint Thomas, je crois ce que je vois », dit l'homme de bon sens, ou qui se veut tel. « Comme saint Thomas ». À ceci près que Thomas ne croit pas ce qu'il voit, mais parce qu'il voit. La nuance est importante.

Comme Thomas, personnellement, ce que je vois, je ne le crois pas. Inutile, puisque je le vois. Qu'ai-je besoin encore de le croire ? Et l'homme de bon sens de préciser sa idée : je n'ai jamais vu Dieu, je ne peux pas y croire.

En ce qui me concerne, là aussi, si j'avais vu Dieu, je n'aurais pas besoin de me poser la question, ou de croire qu'il existe. Évidemment. Le voir serait suffisant. Mais avant notre homme de bon sens, c'est ce même Évangile de Jean, qui dit, dès son premier chapitre : « Personne n'a jamais vu Dieu », et qui termine donc, par cet épisode de Thomas en réponse à « personne n'a jamais vu Dieu », qui se poursuivait au 1er chapitre par « le Fils unique, qui demeure dans le sein du Père, lui seul l'a fait connaître ».

Voilà qui est moins simple que les certitudes de l'homme de bon sens.

C'est ainsi que nombre de nos contemporains croient — croient-ils — ce qu'il voient. Thomas, lui, ne croyait pas ce qu'il voyait, selon notre texte, mais il a cru parce — par ce — qu'il a vu. Thomas qui n'aura pas besoin de toucher, en fait. La parole de Jésus lui aura suffi.

Thomas, donc, croit : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Le Fils de Dieu, le ressuscité, est venu à lui. Thomas a donc droit en quelque sorte à faire plus court que ce qu'il faut faire habituellement, que ce qu'il nous faut faire : « heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ».

Dieu, je ne l'ai pas vu. Thomas n'a pas vu Dieu non plus, mais il a cru : le Fils unique, le ressuscité, le lui a fait connaître. « Mon Seigneur et mon Dieu », confesse-t-il.

Monde nouveau, inaccessible, inconnu, dont est porteur le Christ, venu à notre rencontre, et à même donc, de tout bouleverser. Et ça, on l'a su par les femmes venues au tombeau, c'est effrayant.

Pour Thomas, voilà qui déjà fait basculer sa vie ! Mais quoique cela suppose pour la suite, ce que Thomas pressent — la tradition veut que cela l'ait mené jusqu'en Inde où il aurait fondé l'Église — quoique cela suppose pour la suite, Thomas sait : il y a quelque chose derrière ces plaies. Thomas est désormais porteur de la parole de libération, jusqu'en Inde et au-delà : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Telle est la puissance de libération de la foi.

Thomas n'a pas cru ce qu'il a vu, il a cru parce qu'il a vu, et quoique cela coûte. Avant même d’avoir à toucher : « Mon Seigneur et mon Dieu », a-t-il dit, dans l'adoration. Alors quand l'homme de bon sens me dit : je suis comme saint Thomas, je ne peux m'empêcher de penser : s'il sait ce qu'il dit, quelle foi ! Que la foi de saint Thomas soit la nôtre, celle que Dieu lui-même écrit sur nos cœurs au-delà même des plaies qui marquent encore le monde de la résurrection… plaies signes des souffrances traversées, réelles jusqu’à ce jour…

… Et qui feront dire à Paul (Romains 8) :
« 18 J'estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous.
19 Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu :
20 livrée au pouvoir du néant — non de son propre gré, mais par l'autorité de celui qui l'a livrée —, elle garde l'espérance,
21 car elle aussi sera libérée de l'esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu.
22 Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l'enfantement.
23 Elle n'est pas la seule : nous aussi, qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l'adoption, la délivrance pour notre corps.
24 Car nous avons été sauvés, mais c'est en espérance. […] »
(Romains 8, 18-24)
Car cela vaut pour chacun :
« 16 Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.
17 Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers de Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire. »
(Romains 8, 16-17)
Voilà une leçon qui rejoint le constat de Thomas : les plaies du Ressuscité. La gloire de la résurrection porte le traces du passage dans le temps, de ce que l’être de résurrection est celui qui a traversé le temps de douleur par lequel a été constitué ce qu’il est dans l’éternité.

Il porte les plaies de sa souffrance. Mais, parole de foi de Paul — de l’ordre de la foi de Thomas, mais pour celui qui n’a pas vu —, « j'estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous ». Estimation de foi. Si Thomas a vu, Paul, non plus que nous, n’en voit rien ; et il « estime ».

Signée au corps du Ressuscité, la souffrance du temps n’est pas niée, mais elle est engloutie dans la gloire proche d’être révélée.

Cela vaut, depuis la révélation des plaies du Ressuscité, pour chacun de nous, et pour toute la création — dont la parole de la foi promet la délivrance par la révélation des enfants de Dieu, à la suite du premier engendré d’entre les morts, le Christ ressuscité !


RP, Poitiers, 27.04.14


dimanche 20 avril 2014

Pâques — le passage




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Jean 20, 1-9

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.

Jean 20, 1-9
1 Le premier jour de la semaine, à l'aube, alors qu'il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit: " On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l'a mis. "
3 Alors Pierre sortit, ainsi que l'autre disciple, et ils allèrent au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n'entra pas.
6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là
7 et le linge qui avait recouvert la tête; celui-ci n'avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.
8 C'est alors que l'autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau; il vit et il crut.
9 En effet, ils n'avaient pas encore compris l'Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d'entre les morts.

*

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », écrit l’Apôtre. Qu’est-ce qui nous constitue, que sommes-nous en réalité ? En réponse à cette question, nous confondons aisément avec ce que nous pensons être, nous confondons notre être avec ce que nous en concevons, jusqu'à le confondre avec notre enveloppe temporelle. Une enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons déjà, au jour le jour de son vieillissement ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps. Comme par un passage.

*

Passage : Pâques est passage. Pour la tradition juive, la Pâque est la commémoration et l'actualisation du passage qu'est la sortie d’Égypte. Depuis l'Exode, la fête au cours de laquelle un agneau est sacrifié rappelle le temps où le peuple était épargné de la mort qui frappait la puissance asservissante, l'Égypte de Pharaon, et rappelle que ce temps, c'est aujourd'hui !

Le peuple vivait le passage de l'esclavage à l'espérance en traversant la mer à pied sec, passage auquel nous sommes appelés aujourd'hui tout à nouveau.

Le mot hébreu qui indique un passage, un saut, a été rendu en grec par un terme sonnant de façon ressemblante, mais qui contient en outre une autre idée, celle de souffrance subie, de passion.

Or voici que « Christ, notre Pâque, a été immolé » (1 Corinthiens 5, 7), souffrant, comme par un nouvel Exode, le passage de la mort à la vie de la Résurrection. Passé avec nous de la vie à la mort, de la vie temporelle au tombeau, pour que nous passions avec lui de la mort à la vie, du tombeau à la résurrection pour la vie d'éternité.

C'est de cet autre esclavage, le péché, par lequel la mort a trouvé son règne (Romains 5, 21), que la passion du Christ nous libère pour nous mener à la vie nouvelle. C'est pourquoi il nous affirme : « celui qui écoute ma parole et qui croit en celui qui m'a envoyé... est passé de la mort à la vie » (Jean 5, 24).

*

Ce passage de la mort à la vie est participation à la résurrection du Christ dont Marie de Magdala, au dimanche de Pâques, découvre le signe, le tombeau vide.

Tout est renversé : la voilà partie, le shabbath passé, pour se recueillir sur un mort. Mais il n'y a plus de corps dans la tombe ! Et elle n'ose pas encore saisir : « on a enlevé du tombeau le Seigneur », dira-t-elle à Pierre. Et elle persistera dans cette idée, puisque, dans ses larmes, c'est encore ce qu'elle dira peu après (v. 11-14). Et elle ne pourra pas reconnaître Jésus ressuscité avant qu'il ne l'appelle par son nom (v. 14-16).

On entre dans un monde nouveau, attesté par de simples signes : on a roulé la pierre qui fermait le sépulcre pour qu'il apparaisse qu'il est bien vide. Restent les bandelettes qui entouraient le corps, et le suaire qui en couvrait la tête. C'est le constat de Pierre, qui marquant un second temps, à la suite de Marie de Magdala, n'ose pourtant pas non plus franchir le pas.

C'est elle pourtant qui devient premier témoin du passage de la mort à la vie, de « l'engloutissement de la mort dans la victoire », selon l'expression de Paul, courant vers les Apôtres ! Ils n'ont « pas encore compris l'Écriture, selon laquelle Jésus devait ressusciter d'entre les morts » (v. 9). Un autre disciple, cependant, troisième temps après Marie et Pierre, ayant « vu » les mêmes signes : tombeau vide, linge et bandelettes, croit (v.8).

*

Au-delà des signes, une réalité inouïe : on est passé au-delà de la mort, « la mort est engloutie ». Le combat du Christ a été un combat victorieux : Dieu l'atteste par sa résurrection. Dieu justifie la solidarité de son Fils avec le peuple asservi au péché et à la mort, son aboutissement.

La cessation de la mort sera bientôt universelle, comme a une portée universelle cette glorification de Jésus. Dieu scelle ce qu'il avait été donné à trois disciples de connaître lors de l'épisode de la Transfiguration : Jésus est manifesté comme roi de l'univers. Bientôt, tous le sauront, sa Présence universelle apparaîtra aux yeux de tous.

Car c'est bien sa présence universelle qui est annoncée dans sa résurrection : la mort ne peut le retenir, il emplit l'univers, apparaissant autant à Jérusalem, qu'en Galilée, vers Damas (Actes 9), ou ailleurs. C'est tellement inouï, incroyable, que l'on verra rouler la pierre du tombeau (non pour que le Ressuscité puisse sortir ! Une pierre ne saurait le retenir !) — pour desceller l'incroyable de l'événement.

Présence universelle à l'espace et au temps : il emplit tous les lieux, il emplit aussi tous les temps : c'est lui qui abreuvait les pères au désert (1 Corinthiens 10, 4), c'est lui que considérait Moïse, préférant son humiliation aux trésors de l'Égypte (Hébreux 11, 26), c'est lui qu'Abraham a contemplé (Jean 8, 56).

Il est présent à tous les temps et à tous les lieux : il est Un avec Dieu (Jean 10, 30). C'est cela qu'atteste sa résurrection : c'est ainsi que les Apôtres peuvent affirmer qu'il est celui qui fonde l'univers, celui par qui tout a été fait (Jean 1, 2 ; Colossiens 1, 16).

C'est là un peu de ce qu'enseigne la résurrection, et qui ne sera pleinement manifesté que dans sa venue en gloire. Vérité qui reste cachée jusqu'à ce jour : l'Ascension l'a dérobé à nos yeux (Actes 1, 9), jusqu'au jour où « Dieu sera tout en tous » (1 Corinthiens 15, 28). Le Christ ressuscité, le Christ-Roi, entré dans son éternité, participe de l’Éternité de Dieu.

*

En l'espérance du jour où « Dieu sera tout en tous », jour de la manifestation de la présence universelle du Maître, les Apôtres seront chargés d'annoncer ce mystère à la foi des hommes, puis après eux, nous qui avons cru avec eux. C'est cette foi par laquelle nous entrons dans la participation à la résurrection du Christ, par effet de ce qu'il a partagé notre exil dans la mort.

Car pour nous, lorsque les Écritures nous parlent de deux résurrections, correspondant à deux morts, il nous y est signifié qu'à côté de la dimension totale — englobant nos corps — de la mort et de la résurrection, il est une première mort, une dimension spirituelle de la mort, pour laquelle mort et résurrection ont une portée réelle dans nos vies présentes.

Cette mort et cette résurrection spirituelles ont un rapport étroit avec l'annonce de l'Évangile, puisque la foi, la confiance en la faveur de Dieu, nous fait accéder dès aujourd'hui au statut de ressuscités, nous fait « passer de la mort à la vie », rend réelle dès « ici-bas » la naissance d'Éternité.

C'est là la résurrection telle qu'elle prend place dès aujourd'hui dans nos vies : la croix du Christ est élévation. « Lorsque j'aurai été élevé de la terre », nous dit Jésus parlant de sa mort (Jean 12, 32), « j'attirerai tous les hommes à moi ».

Et « celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort » (Jean 11, 25).

*

À présent nous le savons : « Votre vie est cachée avec Christ en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Notre vrai être n’est pas dans nos lambeaux de corps, mais en haut, avec lui, à la droite de Dieu.

Ce qui ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée, en haut. Et le lieu de la solidarité. Le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de la Vierge Marie manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection.

Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire. « Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire », promet l’Apôtre.


R.P., Poitiers, Pâques 20.04.14


jeudi 17 avril 2014

Jeudi saint - du maître au serviteur




Mt 26, 36-75 ; Actes 20, 17-38 ; Exode 12, 1-14 ; Psaume 29 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Actes 20, 17-38
17 De Milet, Paul fit convoquer les anciens de l’Église d’Éphèse. [...]
22 « Maintenant, prisonnier de l’Esprit, me voici en route pour Jérusalem ; je ne sais pas quel y sera mon sort,
23 mais en tout cas, l’Esprit Saint me l’atteste de ville en ville, chaînes et détresses m’y attendent.
24 Je n’attache d’ailleurs vraiment aucun prix à ma propre vie ; mon but, c’est de mener à bien ma course et le service que le Seigneur Jésus m’a confié : rendre témoignage à l’Évangile de la grâce de Dieu.
25 « Désormais, je le sais bien, voici que vous ne reverrez plus mon visage, vous tous parmi lesquels j’ai passé en proclamant le Règne.
26 Je peux donc l’attester aujourd’hui devant vous : je suis pur du sang de tous.
27 Je n’ai vraiment rien négligé : au contraire, c’est le plan de Dieu tout entier que je vous ai annoncé.
28 Prenez soin de vous-mêmes et de tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établis les gardiens, soyez les bergers de l’Église de Dieu, qu’il s’est acquise par son propre sang.
29 « Je sais bien qu’après mon départ s’introduiront parmi vous des loups féroces qui n’épargneront pas le troupeau ;
30 de vos propres rangs surgiront des hommes aux paroles perverses qui entraîneront les disciples à leur suite.
31 Soyez donc vigilants, vous rappelant que, nuit et jour pendant trois ans, je n’ai pas cessé, dans les larmes, de reprendre chacun d’entre vous.
32 Et maintenant, je vous remets à Dieu et à sa parole de grâce, qui a la puissance de bâtir l’édifice et d’assurer l’héritage à tous les sanctifiés.
33 « Je n’ai convoité l’argent, l’or ou le vêtement de personne.
34 Les mains que voici, vous le savez vous-mêmes, ont pourvu à mes besoins et à ceux de mes compagnons.
35 Je vous l’ai toujours montré, c’est en peinant de la sorte qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir de ces mots que le Seigneur Jésus lui-même a prononcés : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. »
36 Après ces paroles, il se mit à genoux avec eux tous et pria.
37 Tout le monde alors éclata en sanglots et se jetait au cou de Paul pour l’embrasser –
38 leur tristesse venait surtout de la phrase où il avait dit qu’ils ne devaient plus revoir son visage –, puis on l’accompagna jusqu’au bateau.

Jean 13, 1-15
1 Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.
2 Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer,
3 sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu,
4 Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint.
5 Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.
6 Il arrive ainsi à Simon-Pierre qui lui dit : « Toi, Seigneur, me laver les pieds ! »
7 Jésus lui répond : « Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu comprendras. »
8 Pierre lui dit : « Me laver les pieds à moi ! Jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi. »
9 Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
10 Jésus lui dit : « Celui qui s’est baigné n’a nul besoin d’être lavé, car il est entièrement pur : et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. »
11 Il savait en effet qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il dit : « Vous n’êtes pas tous purs. »
12 Lorsqu’il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ?
13 Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis.
14 Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ;
15 car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi.

*

Lors de la montée des Rameaux, la foule ne savait pas exactement ce qu’elle demandait — comme Abraham (Genèse 22), quand il commence sa montée vers le mont du sacrifice, ne sait pas. Il ne sait pas encore qu'il s'agit de retrouver Isaac en vérité, et non plus tel qu'il le maintenait sous son pouvoir. La foule ne sait pas que celui qu’elle acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle.

La figure d’Abraham « sacrifiant » Isaac peut être prise comme étant en arrière plan. Les textes que nous avons lus aujourd'hui nous permettent d'aller plus loin dans ce parallèle esquissé aux Rameaux.

Abraham a dû trouver un autre Isaac que le jeune homme Isaac avec lequel il est monté. Où est l’agneau ? a demandé Isaac. Rameaux annonce le sacrifice de l'agneau au vendredi saint, pour la résurrection du Christ éternel au dimanche Pâques.

Il s'agit de renoncer, comme Abraham a renoncé. Il lui a fallu laisser Isaac être ce qu'il est devant Dieu. Il lui a fallu en sacrifier ce qu'il croyait en savoir. Il nous faut sacrifier nos Isaac tels que nous les comprenons pour recevoir Isaac libre devant Dieu.

Il faut, de Rameaux à Pâques, apprendre à sacrifier le Messie tel que je nous concevons — « qui dites-vous que je suis ? » avait-il demandé — pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

C'est ce que Jésus montre aujourd'hui. C'est ce que Paul revivra avec les Éphésiens : « me voici en route pour Jérusalem ; je ne sais pas quel y sera mon sort, mais en tout cas, l’Esprit Saint me l’atteste de ville en ville, chaînes et détresses m’y attendent. » Et : « Je n’attache aucun prix à ma propre vie ; mon but, c’est de mener à bien ma course et le service que le Seigneur Jésus m’a confié : rendre témoignage à l’Évangile de la grâce de Dieu. »

Il y a là pour Paul quelque chose qui a déjà été sacrifié. La propre image qu'il se faisait de lui-même. Et c'est aussi ce à quoi devrons renoncer les Éphésiens, avec larmes.

C'est de ces versets du Nouveau Testament qui m'ont toujours interrogé : « vous ne reverrez plus mon visage » dit Paul — et plus loin : « leur tristesse venait surtout de la phrase où il avait dit qu’ils ne devaient plus revoir son visage ».

Chose étonnante quand on pourrait se dire : mais ne le verront-ils pas lors de la résurrection ? Et bien c'est là qu'est la clef précisément. Vient un jour où on ne reverra plus le visage que l'on connaît de quelqu'un. Il faut alors le découvrir dans sa vérité éternelle. Pour cela, il faudra sacrifier ce que l'on croyait en savoir. Et cela coûte des larmes, celles des Éphésiens, celles d’Abraham montant avec Isaac, celles des disciples perdant le Christ, celles des femmes au pied de la croix.

Écho à ce que dit Jésus à ses disciples au moment de sa mort : « vous ne me verrez plus ». Et puis vous me verrez, ajoute-t-il. Un Jésus est sacrifié, celui que l'on croyait connaître, pour qu’apparaisse le vrai Jésus, que l'on ne peut saisir — Jésus Christ éternel.

Tout cela est donné à valoir pour nous, pour chacun de nous. Il nous faut sacrifier ce que l'on croit pouvoir posséder de ses proches, et de soi-même pour paraître en pleine lumière, né de Dieu. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » dira Paul aux Colossiens (Col 3, 3).

Et aujourd'hui, Jésus nous en montre le comment.

On est au soir du dernier repas, qui ne sera pas relaté en Jean. C'est pourtant ce à quoi on s’attendait. Or il vient toujours comme on ne s'y attend pas. Jésus nous donne à présent à la place du dernier repas sa signification. Il faut abandonner ce que l'on croyait de lui. Il s'offre pleinement. Et voilà qu'au grand bouleversement de ses disciples, il leur lave les pieds. Non pas que le geste n’existe pas jusque là : il existe bel et bien au contraire. C'est un geste courant à l'époque, où l'on marche longtemps sur les routes poussiéreuses. Mais ce geste reposant, offert après la route, c'est normalement un serviteur qui est est chargé, pas le maître !

À présent le maître se montre tel qu'il est : serviteur. Il faut alors pour les disciples abandonner la figure du maître : ils ne verront plus son visage. Il faut renoncer à la figure maître tel qu'on l'attend pour le trouver serviteur. Et ça coûte, ça coûte beaucoup, ça coûte tout.

Et Pierre ne veut pas : « Toi ? Me laver les pieds à moi ! Jamais ! »

Pierre dit son refus à plusieurs reprises : il ne peut renoncer à la figure du maître qu'il a conçue. Jusque, devant l’insistance de Jésus, à tenter de comprendre ce geste comme n'impliquant pas ce renoncement à ce qu'il croit savoir du maître... Ah oui, il parle de sa puissance de sauveur, qui nous a lavés de toutes nos fautes : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »

Bien sûr Jésus est le sauveur, qui les a purifiés. Mais ce geste-ci, à présent, est celui du serviteur, celui par lequel Jésus leur dit le sacrifice de toute image que l'on peut avoir de lui auquel il faut consentir, et par là le sacrifice de l'image que chacun de nous a de lui-même.

« Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Non pas qu'il faille reproduire ce geste-là. L’Église ancienne n'a pas retenu ce geste comme pratique liturgique — ce qui aurait pu en faire manquer le sens, les premiers disciples qui ont retenu ce souvenir l'ont bien senti : il ne s'agit pas d'un rite, pas d'une pratique liturgique mais d'un modèle de vie, d'un exemple, ont le cœur est le renoncement. À travers le renoncement à l’image du maître, à toute image du maître — qui s'apprête à mourir avec lui sur la croix, il s'agit à présent de renoncer à toute image de soi, à tout ce que l'on croit de soi. Comme Abraham renonçant à ce qu'il croit d'Isaac. Mourir à soi-même. Jésus l'a souvent dit. À présent, il a montré comment : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Aujourd'hui, au jour où Jésus renonce à sa vie pour entrer dans l'éternité du matin de Pâques, il s’agit pour nous de renoncer à tout ce que nous concevons de nous-mêmes, pour recevoir la vie d'éternité qui est dans le renoncement du Christ.


RP, Poitiers, jeudi saint, 17/04/14


dimanche 13 avril 2014

Hoshanna — une montée pour le rachat du temps




Ésaïe 50, 4-7 ; Psaume 24 ; Philippiens 2, 6-11 ; Matthieu 20, 29–21.11

Matthieu 20, 29 – 21, 11
29 Lorsqu’ils sortirent de Jéricho, une grande foule le suivit.
30 Deux aveugles assis au bord du chemin entendirent que Jésus passait et crièrent : Aie compassion de nous, Seigneur, Fils de David !
31 La foule les rabrouait pour les faire taire, mais ils n’en crièrent que plus fort : Aie compassion de nous, Seigneur, Fils de David !
32 Jésus s’arrêta, les appela et dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ?
33 Ils lui dirent : Seigneur, que nos yeux s’ouvrent !
34 Ému, Jésus leur toucha les yeux ; aussitôt ils retrouvèrent la vue et le suivirent.

1 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent près de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples
2 en leur disant : "Allez au village qui est devant vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle ; détachez-la et amenez-les-moi.
3 Et si quelqu’un vous dit quelque chose, vous répondrez : Le Seigneur en a besoin, et il les laissera aller tout de suite."
4 Cela est arrivé pour que s’accomplisse ce qu’a dit le prophète :
5 Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d’une bête de somme.
6 Les disciples s’en allèrent et, comme Jésus le leur avait prescrit,
7 ils amenèrent l’ânesse et l’ânon ; puis ils disposèrent sur eux leurs vêtements, et Jésus s’assit dessus.
8 Le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route ; certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route.
9 Les foules qui marchaient devant lui et celles qui le suivaient, criaient : "Hosanna au Fils de David ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Hosanna au plus haut des cieux !"
10 Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi : "Qui est-ce ?" disait-on ;
11 et les foules répondaient : "C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée."

*

Hosanna ! C’est l’acclamation de la foule lorsque Jésus entre en triomphe à Jérusalem. On récite ce v. 25 du Ps 118 lors de la fête des tabernacles (en septembre-octobre), pendant que la procession solennelle fait le tour de l’autel des sacrifices. Le mot Hosanna, comme le texte des Évangiles en témoigne, est devenu une exclamation de joie, ou un cri de bienvenue, mais à l’origine, il avait le sens d’une supplique. « Sauve maintenant », sauve tout de suite, dans l’instant présent, sauve dès cet instant, sauve ce temps, sauve notre temps.

(Hosanna, du grec « Hosanna », dérivé de l’hébreu « Hochi’ah na’ », Ps 118, 25 : sauve, maintenant ou : sauve, nous t’en prions — ou : donne, accorde le salut, maintenant.)

Avez-vous remarqué que cela nous fait rejoindre l’appel de Paul (aux Ep 5, 16 ; ou aux Col 4, 5) à « racheter le temps » ? Quand, sachant que « l'on ne rattrape pas le temps perdu », ce fameux « rachetez le temps » pourrait s'avérer n'avoir aucun sens, de même que l’appel « Hoshanna » — sauve maintenant.

Si tout cela a un sens, c’est qu’il y a un autre temps, où « mille ans sont comme un jour », d’où se « rachète » le temps, comme on sort quelqu’un d’un fleuve. « Béni soit […] celui qui vient » parmi nous… depuis le « plus haut des cieux », depuis hors du fleuve de ce temps.

Où l’on trouve ce sens à « Hoshanna » : le Royaume à venir est aussi présent — de façon cachée, maintenant, « au milieu de nous ». Manifeste-le, rends-le présent, demande-t-on à Jésus. « Hoshanna (du) plus haut des cieux »… « Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient » à la rencontre de Jérusalem, à notre rencontre, dans notre temps.

Notre temps, notre maintenant, est appelé à être sauvé, racheté — car notre temps se corrompt, contrairement au temps éternel, inauguré ici-bas dans la résurrection du Christ, selon le temps céleste où un jour est comme mille ans et où mille ans sont comme un jour.

L’Écriture nous invite à revêtir en Jésus Christ l’incorruptibilité où le temps cesse d’être perte. Un peu comme devant Jésus on dépouillait ses vêtements du temps pour revêtir le Christ du « plus haut des cieux ». Le temps, notre temps, est celui de l’exil hors de l’éternité. Ce temps, celui de notre monde, qui dès lors « est tout entier au pouvoir du Malin » (1 Jean 5, 19).

Là on est au cœur du quiproquo de Rameaux. Les foules attendent sans doute une délivrance — à l’égard de l’oppression romaine —, mais qui les laissera, elles l’ignorent, dans ce temps de ténèbres, le nôtre, où « le monde entier est au pouvoir du Malin » — car après Rome, il y en aura d'autres, autant de signes d'une oppression plus fondamentale. Tant que ce monde dure c’est de cette autre oppression, qui porte les oppressions du temps, qu’il s’agit d’être sauvé.

Les aveugles de Jéricho, peu avant le début de la procession, en ont porté le signe. Captifs des ténèbres, la foule ne voit pas d’un bon œil qu’ils en soient délivrés ! En délivrant de la nuit du regard ces aveugles — que nous sommes tous —, Jésus indique le sens de la procession qui vient peu après. C’est d’une délivrance bien plus vaste que celle que la foule attend que Jésus est porteur. Les aveugles guéris sont alors le signe qu'il faudra voir en la montée des Rameaux autre chose que ce qu'y ont vu les foules encore aveugles. Comme la montée d'Abraham (Genèse 22) avec son âne, qui devra trouver un autre Isaac que le jeune homme Isaac avec lequel il est monté. Où est l’agneau ? a demandé Isaac. Rameaux annonce le sacrifice de l'agneau au vendredi saint, pour la résurrection du vrai Christ au dimanche Pâques.

« Hoshanna » prend alors son sens, que les foules qui le crient ignorent, celui d’une parole, donnée dans un appel à la délivrance du peuple en exil dans les ténèbres — cet exil que rappelle la fête des Tabernacles, qui suit le Yom Kippour où est sacrifié ce qui doit mourir pour être retrouvé en vérité. Ce que rappelle le cri : « Hoshanna », que l'on prononce pour la fête des Tabernacles.

Car si notre temps, nos moments qui se succèdent, qui perpétuent l’exil, sont signe de perte, de manquement, de déficience, de captivité sous une griffe diabolique, et dès lors de notre incapacité de voir autre chose que ce qui se voit ; ils sont cependant rachetables : « rachetez le temps », le moment. Comme le moment d'Abraham a été racheté dans ce signe de lumière : il faut laisser Isaac être ce qu'il est devant Dieu. Il faut en sacrifier ce qu'il croit savoir à sa place. Il me faut sacrifier un Isaac tel que je le comprends pour recevoir Isaac libre devant Dieu. Il faut, de Rameaux à Pâques, apprendre à sacrifier le Messie tel que je le conçois pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

Jusque là — 1 Jean 5, 19 & 20 : « Nous savons […] que le monde entier est sous la puissance du malin. » Mais déjà, « nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu, et qu’il nous a donné l’intelligence pour connaître le Véritable ; et nous sommes dans le Véritable, en son Fils Jésus–Christ. C’est lui qui est le Dieu véritable, et la vie éternelle. »

*

Il s’agit de racheter ce temps en vivant dès maintenant selon le temps céleste, dans la vérité de Dieu. C’est la brèche de l’irruption du salut du temps. C’est ainsi que se rachète le temps, cette mesure de notre déperdition. C’est ce que ce « Hoshanna », sans même que ceux qui le prononcent ne le sachent, demande à Jésus. Dans la foi qu’il est un temps céleste, celui du Royaume à venir, qui n’est pas marqué par le manque et l'aveuglement, un regard sur notre temps nous enseigne la confiance en Dieu, et l’espérance actuelle de ce temps total qui nous est donné d’En haut, irruption promise à notre foi, de l’éternité du Royaume.

Ne pas se soumettre aux aveuglements de ce temps, ne pas se conformer au siècle présent et à ses clameurs, aux clameurs des foules trompées, mais se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle à venir, incorruptible, pour voir racheter celui-ci. Et vivre dans le siècle à venir se manifeste en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s’agit pas de le fuir, mais d’en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant par la confiance à la loi du siècle à venir (Mt 6, 33-34).

*

Or qui a accompli cela ? Celui à qui la foule le demande à ce moment-là. Mais la foule ne sait pas exactement ce qu’elle demande — comme Abraham, quand il commence sa montée ne sait pas. Il ne sait pas encore qu'il s'agit de retrouver Isaac en vérité, et non plus tel qu'Abraham le maintenait sous son pouvoir. La foule ne sait pas que celui qu’elle acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle.

« Sauve maintenant ». Alors le temps est racheté. Voilà la parole surgie de la foule agitée, de la foule en fête, une parole silencieuse, mais qui retentira au dimanche de Pâques en écho de l’éternité dans laquelle est fondée la parole du salut de ceux qui sont dans le temps.


RP, Poitiers, 13/04/14


dimanche 6 avril 2014

"Cette maladie n’est pas pour la mort"



(photo ici)

Jean 11, 1-29
1 Il y avait un homme malade ; c’était Lazare de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe.
2 Il s’agit de cette même Marie qui avait oint le Seigneur d’une huile parfumée et lui avait essuyé les pieds avec ses cheveux; c’était son frère Lazare qui était malade.
3 Les sœurs envoyèrent dire à Jésus : "Seigneur, ton ami est malade."
4 Dès qu’il l’apprit, Jésus dit : "Cette maladie n’est pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu : c’est par elle que le Fils de Dieu doit être glorifié."
5 […] Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare.
6 Cependant, alors qu’il savait Lazare malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait. […]
17 À son arrivée, Jésus trouva Lazare [mort]. […]
21 Marthe dit à Jésus : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.
22 Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera."
23 Jésus lui dit : "Ton frère ressuscitera."
24 — "Je sais, répondit-elle, qu’il ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour."
25 Jésus lui dit : "Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ;
26 et quiconque vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. Crois-tu cela ?"
27 — "Oui, Seigneur, répondit-elle, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde."
28 Là-dessus, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle."
29 A ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui.

*

« Cette maladie n’est pas pour la mort », a affirmé Jésus ; et pourtant, Lazare meurt. Jésus arrive après son enterrement. Jésus s’est-il trompé ? C’est ce qu’ont pu penser certains de ses disciples et de ceux qui l’accompagnent.

« La maladie à la mort ». Cette expression tirée ce texte de Jean 11, est devenue le titre d'un livre, plus connu sous un autre titre : « le traité du désespoir », de l'écrivain danois Søren Kierkegaard. Il l'explique dans ce livre : la maladie à la mort, la maladie pour la mort, la maladie qui mène à la mort est le désespoir.

C'est contre cela, contre la désespérance, même face à la mort, que Jésus vient de dire : cette maladie n'est pas maladie à la mort, cette maladie n'est pas pour la mort. Lui est celui qui a vaincu la dernière puissance du désespoir, la mort. Et lui est toujours présent, même dans l'absence, dans le sentiment de l'absence, cette autre porte du désespoir.

Et tandis que Lazare agonise, Jésus reste deux jours de plus là où il se trouvait, comme pour un vendredi et un samedi saint, pour arriver à Béthanie comme pour un dimanche de Pâques. Jésus sait déjà, suggère peut-être le texte, que Lazare est déjà mort, au moment où les envoyés de Marthe de Marie le trouvent : on peut lire plus loin que Lazare est mort depuis quatre jours...

Les circonstances, les hasards du temps et de l'espace font qu'il y a parfois des trop tard, même pour Jésus. Mais pour lui, source de toute vie, de toute espérance de tout renouveau toujours possible, même les « trop tard » ne sont plus « maladie à la mort ».

Jésus arrive donc quand Lazare est déjà mort et mis au tombeau, depuis quatre jours. « Il sent déjà », diront ses sœurs ! Mais même cela n'est pas « maladie à la mort », pour celui qui a vaincu la mort et toute désespérance. C'est ce que les sœurs de Lazare ne savent pas encore quand Jésus arrive à Béthanie ; alors que pointent des reproches ! — qui portent sur le temps, marqué par l'absence, par l'absence de Jésus depuis ces quatre longs jours, et même avant : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort », a dit Marthe...

La présence de Dieu est plus puissante que la mort. Mais ce temps, notre temps, est marqué par son absence : « le maître s'est absenté » (Matthieu 24, 14 sq.). Notre histoire est alors la poursuite de l'absent, l’espérance de sa présence.

Marthe ne le sait pas encore, mais à travers ses reproches — « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » —, c'est une vraie prière, au Dieu qui a vaincu même mort et désespoir, qu'elle a conçue sans le savoir. Elle croit sans doute parler du temps quand elle dit : « maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera », mais la folie d'un tel propos parle en réalité d'un Dieu qui peut tout, même contre les évidences de la raison la plus froide, ces évidences que tout refuse quand on a mal, jusqu'à l'évidence de la mort.

Et Jésus répond à présent à la prière de Marthe, cette prière dont elle ne sait même pas ce qu'elle est — dont elle ne sait pas la portée. Jésus répond en se dévoilant : « Moi, Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra quand bien même il serait mort ». Et là on sait, on sait pourquoi cette maladie n'est pas à la mort, pourquoi cette maladie, dont Lazare est mort, n'est pas la porte du désespoir : il y a ici, parmi nous, celui qui a vaincu jusqu'au dernier désespoir, celui qui vient de prononcer ces mots plus puissants que tout.

Dès lors, pour quiconque entend ces paroles, pour Lazare et tous ceux qui se sont endormis, pour tous ceux qui errent aux portes du désespoir ; dès lors pour tous, par Jésus, vivant, pour tous en sa présence, en la présence du Fils de Dieu, le désespoir est vaincu dans la défaite de la mort. Cela vaut pour tous, pour ceux qui se sont endormis comme pour ceux qui restent. Cela vaut aussi pour Marthe qui, sans vraiment le comprendre, a demandé cela à Jésus, cela vaut pour Marthe, sa sœur Marie, et nous tous.

Pouvons-nous entendre cette parole ? « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ; et celui qui vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. » Et Marthe croit ; par sa foi en lui, elle entre aujourd’hui toujours dans sa présence, présence de celui qui est la résurrection et la vie. Même le passage par la destruction du corps n’enlève rien à cela : Jésus est la résurrection et la vie. Ce pourquoi il a pu dire : « cette maladie n’est pas pour la mort » ! « Crois-tu cela ? » lui a-t-il demandé — « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ».

À ce moment, Marthe sait : elle, et Lazare, sont passés de la mort à la vie par la foi en Jésus. « Là-dessus, poursuit le texte, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle" ». Que chacun de nous l’entende aujourd’hui, cette parole : « Le Maître est là et il t’appelle ».

*

Marie marque alors le pas nouveau : « À ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui » (v. 29). Puis elle profère à son tour la parole de sa sœur, mais d’une toute autre façon : « elle tomba à ses pieds et lui dit : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort." » (v. 32). Une attitude qui dit qu’on est déjà au-delà du simple reproche, qu’on est déjà dans l’espérance que tout est possible à celui vers lequel Marie s’est tournée. Aujourd'hui Jésus s'est fait présence vivifiante contre tous les désespoirs.

La mort qui a atteint Lazare et devant laquelle Jésus pleure — le plus court verset des Écritures (v.35) : « Jésus pleura » — Lazare est vraiment mort —, Jésus va en montrer qu'elle non plus, la mort, l'affreuse mort, n'est pas maladie à la mort.

Le texte poursuit — Jean 11, 38 sq. :
38 Alors, à nouveau, Jésus frémit intérieurement et il s’en fut au tombeau ; c’était une grotte dont une pierre recouvrait l’entrée.
39 Jésus dit alors : "Enlevez cette pierre." Marthe, la sœur du défunt, lui dit : "Seigneur, il doit déjà sentir… Il y a en effet quatre jours…"
40 Mais Jésus lui répondit : "Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ?"
41 On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit : "Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé.
42 Certes, je savais bien que tu m’exauces toujours, mais j’ai parlé à cause de cette foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé."
43 Ayant ainsi parlé, il cria d’une voix forte : "Lazare, sors !"
44 Et celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains attachés par des bandes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus dit aux gens : "Déliez-le et laissez-le aller !"

Jésus vient de poser le signe inouï qui annonce pour nous tous ce en quoi sa résurrection au dimanche de Pâques donne tout son sens à notre foi : « vous êtes ressuscités avec le Christ. [...] Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », dira Paul (Colossiens 3, 1 & 4). « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Romains 8, 11).

Et voici à présent, pour Marthe et Marie et pour nous tous, le signe inouï : la résurrection de Lazare. Leur prière a porté son fruit, elles qui ont porté Lazare. Signe de ce que décidément, en effet, comme le disait Jésus, « cette maladie n’est pas pour la mort » — car la maladie à la mort est le désespoir ? Jésus vient de fonder l’espérance, d’ancrer la foi qui renverse tout désespoir au-delà même de la mort.

L’Évangile de la résurrection apparaît là comme étant de l’ordre du commandement accompli : « Lazare, sors ! » Tel est l’ordre, le commandement donné par Jésus, dans l’écoute et l’accomplissement duquel la libération du dimanche de Pâques devient une réalité effective dans nos vies dès aujourd’hui. « Sors de ta tombe, sors de ce qui te lie ! » ; et, dernier signe que rien ni personne ne saurait y faire obstacle — Jésus s’adresse à ceux qui sont présents : « Déliez-le, et laissez le aller ».

Lazare a entendu et a obéi : il est sorti de la mort. Comme Abraham obéissait au fameux commandement de sa liberté : « va ! », « Va vers où je t’indique », « va pour toi ». Et Abraham est allé.

L’Évangile de la résurrection et de la liberté libère vraiment, il fait vraiment entrer dès aujourd’hui dans la vie nouvelle celui, celle, qui entend la voix du Ressuscité et obéi à son ordre, son commandement : « sors de ta tombe, de ce qui te lie ! » Ta maladie n'est pas à la mort. Parole pour chacun de nous. Lève-toi à présent, « relève toi d’entre les morts, et Christ t'éclairera » (Éphésiens 5, 14-24).


RP, Poitiers, 06/04/14