dimanche 23 février 2014

"Aimez vos ennemis" !…



(image ici)

Lévitique 19, 1-2 & 17-18 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 3, 16-23 ; Matthieu 5, 38-48

Matthieu 5, 38-48
38 Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent.
39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.
40 Si quelqu'un veut te faire un procès pour te prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton vêtement.
41 Si quelqu'un te réquisitionne pour faire un mille, fais-en deux avec lui.
42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter quelque chose.
43 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi.
44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?
47 Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les nations mêmes n'en font-elles pas autant ?
48 Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

*

« Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. » Au jour où Jésus prononce ces paroles, les Romains qui ont colonisé le pays, y ont tous les droits. Il semble normal de plutôt les haïr, de vouloir se venger de toutes les exactions dont ils sont les auteurs.

Rappelons quelques aspects de l'oppression romaine, que sous-entend notre texte. Par exemple, les Romains occupants pouvaient réquisitionner les populations pour telle ou telle tâche (ainsi les « mille pas » en question au v. 41). Pratique courante de la réquisition en temps de domination.

Les humiliations n'étaient pas rares, face auxquelles les dominés étaient impuissants (« si l’on te gifle »...) ; humiliations et spoliations, face auxquelles on n'avait de recours que devant l'ennemi lui-même, avec ses tribunaux, structurellement injustes pour les opprimés ! Dans un monde injuste, il est mal venu de se plaindre de se sentir spolié face à une justice qui n'a aucune raison d'être impartiale. Paul ne dira pas autre chose en mettant en garde contre ce qu'il appelle les plaidoiries devant les païens (1 Co 5).

Telle est la situation : un peuple sous domination étrangère, en position d'infériorité, d'humiliation, où la justice est aux mains de l'ennemi.

Or, le commandement biblique « œil pour œil, dent pour dent » concerne la juste rétribution requise, il concerne l'équité dont doit faire preuve un juge honnête. Cela ne concerne nullement la vengeance personnelle. Et en un temps où la justice est forcément suspecte, parce que dominée par un ennemi considérablement plus puissant, la sagesse consiste au minimum à faire le gros dos ; et pour les plus sages, qui ne veument pas ajouter l'amertume à leur domination, à se confier en Dieu, seul juste juge, plutôt que de cultiver le ressentiment.

Mieux : vivre déjà le Royaume, comme en anticipation. Le Royaume : il s'agit de ces jours où il n'y a plus d'ennemis, mais des prochains. Savoir déjà découvrir dans les mesquineries des oppresseurs des signes de leur immense faiblesse, des signes de leur insécurité chronique, de leur besoin de réconfort ! Savoir par là les désarmer par une force intérieure qu'ils ne soupçonnent même pas. C'est ce que Jésus enseigne de faire.

*

C'est ainsi que Jésus invite à redécouvrir le sens des préceptes de la Torah. Des préceptes qui ainsi redécouverts, sont la Loi du Royaume, qu'il s'agit de vivre dès à présent !

Fait écho à Jésus la parole de l'Apôtre Paul citant le livre des Proverbes : « ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère ». La victoire qui s'annonce, victoire sur tous les oppresseurs, n'est pas le fruit du sentiment et du désir de vengeance. Elle est le produit de la promesse de Dieu, Dieu juste à qui il s'agit de remettre l'exercice de la vengeance. Il s'agit de se décharger sur lui de tout ressentiment qui ne pourrait que nous ronger.

Quant à la réalisation de la promesse, elle advient par la mise en pratique, dès aujourd'hui, de la Loi du Royaume.

*

C'est là le « second commandement » de la Torah, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », plus précisément, et littéralement : « pour ton prochain comme pour toi-même » — c'est-à-dire « tu voudras pour lui ce que tu voudrais pour toi », ce commandement semblable, comme dit Jésus, au premier — « tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ta vie, de toute ton intelligence, et tous tes moyens ». Rappelons à nouveau que le commandement d'amour du prochain n'a pas été créé de toute pièce au temps de l'Incarnation de Jésus et du Nouveau Testament. Il se trouve déjà dans le Lévitique.

Reste une question — par laquelle s'explique la lecture que fait ici Jésus de ce commandement central. Elle concerne la notion de prochain. Il se trouve que dans la Torah, le terme prochain désigne naturellement en premier lieu celui avec qui je vis, qui partage la même religion, la même appartenance communautaire que moi : cf. Lv 25:14. Le terme prochain a donc globalement le même sens que celui que reçoit aussi le mot frère, c'est-à-dire concitoyen, ou frère en la foi — semblant ainsi exclure de la fraternité en question l'essentiel des êtres humains.

C'est de cette façon de comprendre que l'on en venait facilement à conclure du commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (littéralement, donc, « pour ton prochain comme pour toi-même ») — que l'on pouvait ne pas y inclure celui qu'à tort ou à raison on considérait comme son ennemi (d'où la fameuse idée courante — Mt 5, 43 : « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi »).

Mais voilà que Jésus enseigne d’inclure sous la notion de prochain dans la fraternité, l'ennemi lui-même.

Il ne s'agit pas d'aimer seulement ceux qui nous aiment comme cela se fait dans toutes les nations !

Ce faisant, Jésus n’est pas en train d’innover par rapport à la Torah, mais d’inviter à y lire ce qu’elle dit. Le Lévitique déjà, quelques versets après « tu aimeras ton prochain » (v. 34), a élargi cette notion que nos peurs voudraient rétrécir : « tu aimeras l'immigrant comme toi-même » / pour l'immigrant comme pour toi-même. Il n'innove pas, mais revient aux sources d'une Loi qu’on a pris l'habitude d'interpréter de façon accommodante, comme ça arrange.

*

Alors il apparaît au fond que c'est annoncer une parole vide que de ne pas faire ici comme Jésus enseigne. Car toute parole qui ne s'accompagne pas d'actes est douteuse : « n'aimons pas en paroles en avec la langue, mais en action et en vérité » dit Jean (1 Jean 3, 18).

C'est ce qui fait que la Parole de Dieu est vérité : elle a été faite chair, habitant parmi nous, pleine de grâce et de vérité. « Ma Parole ne retourne pas à moi sans effet », ayant « fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. »

Ou nos belles paroles ne seraient-elles que des mensonges ? Et alors s'expliquerait que selon Ésaïe (ch. 58), le droit reste loin de nous, que Dieu reste silencieux, devant nos jeûnes qui n'ont rien de ce qu'il nous demande, le long de nos sentiers tortueux ; mais nous disait Ésaïe, pratique le jeûne que je préconise... et alors tu appelleras et l'Éternel répondra, tu crieras et il dira : Me voici !

C'est élever à la dignité de frère du Christ que d'imiter le Christ, se faisant le frère et le prochain du blessé du bord du chemin — blessé jusqu’en son sens oblitéré de la justice, comme le Romain oppresseur, qui se croit témoin de l’ordre et de la paix : « Pax romana », clame-t-il en pratiquant l’injustice, en blessé de la justice.

Au-delà des paroles, il n'est que les soins attentionnés du Christ pour le ramener lui aussi à la vérité qui sort de Jérusalem, Cité de Dieu.

Hors cela, il n'est de comportement que celui des païens, ces ennemis romains, dont on ne fait alors qu'adopter les mœurs, montrant dès lors qu'on ne fait pas mieux qu'eux, ne faisant qu'ajouter à leur comportement un orgueil qui s'ignore. C’est là comportement de péagers, collecteurs d'impôts pour les Romains, c'est-à-dire, de collaborateurs, d'alliés des Romains. « Les péagers, collecteurs d'impôts, ne font-il pas de même ? »

*

Il ne reste donc qu'une possibilité. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », dit Jésus, évoquant le Lévitique (ch. 19, v. 2) : « vous serez saints car je suis saint, dit le Seigneur ». La « perfection » en question ne consiste pas en un état tel qu'il nous arracherait à notre humanité et à ses faiblesses, mais en une visée sérieusement poursuivie, qui se traduit en comportement accompli, — mature, pourrait-on dire selon un sens qui rend le sens de ce mot, « parfaits » : l'imitation, dans le cadre de nos limitations, de Dieu faisant pleuvoir, ou se lever le soleil, sur tous, sans conditions.

Un comportement mature, à la différence d'un comportement infantile, n'attend pas de récompense ou de reconnaissance préalable. Un comportement qui est le fruit de la liberté. Soyez-donc accomplis devant Dieu, emplis de son être de bonté, comme son comportement est débordement de lui-même.


RP, Poitiers, 23/02/14


dimanche 16 février 2014

Ne pas abolir mais accomplir ?




Dt 30, 15-20 ; Psaume 119, 1-32 ; 1 Co 2, 6-10 ; Matthieu 5, 17-37

Matthieu 5:17-37
17 Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir.
18 Amen, je vous le dis, en effet, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passera, jusqu'à ce que tout soit arrivé.
19 Celui donc qui violera l'un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. […]
21 Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible du jugement.
22 Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. […]
23 Si donc tu vas présenter ton offrande sur l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande là, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. […]
27 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère.
28 Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme de façon à la désirer a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. […]
33 Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.
34 Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout: [...]
37 Que votre parole soit « oui, oui », « non, non » ; ce qu'on y ajoute vient du Mauvais.

*

“Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir” (Matthieu 5, 17).

Ainsi, la Loi se trouve aussi bien dans le Nouveau Testament, Loi qui est la même que celle de la Bible hébraïque ; et par ailleurs l’Évangile, comme bonne nouvelle de la libération, se trouve aussi dans la Bible hébraïque, Évangile qui est le même que celui du Nouveau Testament. L’Évangile est au cœur de la Loi. Sous un certain angle il est la Loi elle-même. Jésus s’annonce comme le Messie, celui qui va instaurer le Royaume de Dieu, ou “des cieux”, selon la façon que l’on a alors, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer à tout bout de champ le nom de Dieu — pour ne pas, toujours le respect de la Torah, prononcer son nom en vain.

Ne jurez donc pas, rappelle Jésus, si c’est pour mentir, — ni par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner Dieu — en ayant la prudence de ne pas l’atteindre, ni même, plus prudent encore, par la terre, marchepied de Dieu, ni encore par Jérusalem, ville de l’Envoyé royal de Dieu. Efforcez-vous seulement d’être vrais et sincères.

En tout cela, c’est bien de la question de notre libération qu’il est question dans l’instauration du Royaume par le Messie, et de la restauration de la Loi comme Évangile. Y a t-il libération plus rigoureuse que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? On a parlé de la convoitise : qu’est-ce sinon un esclavage perpétuel ? Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Voilà que Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu.

L’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on l’exécute. Sa parole, celle de la Torah, ne libère le peuple que si on la prend au sérieux, si on y obéit, que si on la prend radicalement au sérieux. Elle est un ordre qui met en marche... Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise de ce qui ne nous est pas donné, au désir de vengeance, etc. Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme les cérémonies varient d’un peuple à l’autre — ce sur quoi Paul insistait ; ou varient d’un temps à l’autre : après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de feux façons différentes. C’est l’origine de la séparation du peuple en deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté : la Loi est ainsi Évangile de notre libération.

Mais allons plus loin : là où il s'avère qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à cet artifice, à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli la Loi, il n’y aurait plus à l’observer ! Si l’on ne réintroduit pas subrepticement l’idée d’abolition de fait sous le terme d’accomplissement, si donc on lit le propos jusqu’au bout, la question reste entière : « Quelle observance chrétienne de cette Loi qui vaut pour tous les temps ? » Cette question demeure, qui a débouché sur une distinction, formalisée par Calvin et dans sa lignée, en trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

Aucun des trois aspects n'est aboli, d’autant que les trois sont strictement imbriqués, pouvant se retrouver dans le même commandement : par exemple le Shabbath est en soi cérémoniel, exprimé strictement, historiquement, en Israël, le samedi. Mais il comporte aussi une dimension sociale (relevant de l’aspect judiciaire) et une dimension morale (comme respect d’autrui, qui a droit au repos). C'est de la sorte qu'il n'est ni abolit, ni transgressible, au-delà des débats sur la façon d'appliquer son aspect cérémoniel. Allons ici un peu plus loin...

L’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi), quant à sa lettre, correspond à des temps et à des lieux donnés. La pratique varie selon les lieux, les temps et les circonstances. Ainsi, aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des mitsvoth cérémonielles). Cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des traditions. À l’instar de l’aspect judiciaire. L’aspect judiciaire est cet aspect de la Loi qui, selon qu'elle prime par rapport aux pouvoirs, se concrétise dans une vie de la Cité gérée de façon jurisprudentielle, donc souple. Il en ressort que cet aspect est perçu, quant à la lettre de la Loi, comme correspondant à des temps et à des traditions données : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection, n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus. Accomplir la loi, comme Jésus le fait, n'est donc pas l'abolir par la petite porte : elle demeure tant que dure le monde, étant en son cœur la bonne nouvelle, l'Évangile de notre libération — selon la première parole du Décalogue : je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai libéré de l'esclavage, de tout esclavage, jusqu'à l'esclavage du péché et et de la mort !


RP, Poitiers, AG, 16/02/14


dimanche 9 février 2014

Sel de la terre et lumière du monde




Ésaïe 58.5-10 ; Psaume 112 ; 1 Corinthiens 2.1-5 ; Matthieu 5.13-16

Matthieu 5, 13-16
13 « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.
14 « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.
15 Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »


*

« Que votre lumière brille devant les hommes afin qu’ils voient vos œuvres bonnes ». Quel rapport entre cette parole de Jésus et celle qu’il donne quelques versets plus loin (ch. 6, v. 1 sq.) : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux » ?

D’un côté Jésus invite ses disciples au secret ! « Gardez-vous de pratiquer votre justice pour être vus » — d'un autre, il demande « Que votre lumière brille devant tous »… Y aurait-il contradiction ?

Dans les deux cas Jésus invite à prendre au sérieux le message de la Bible. Psaume 119, v. 11 : « Je serre ta promesse / ta parole dans mon cœur afin de ne pas pécher contre toi ». Et alors seulement ce qu’il attend de nous se produira, et se verra, sans qu’on le sache ou qu’on le veuille.

Autrement dit, il ne s’agit pas de faire voir une pratique religieuse particulière, qui au fond ne change rien à la situation du monde. Là s'explique la question du sel qui perd sa saveur, en fait : qui est « devenu fou », dans le texte grec — et la question de la lampe cachée.

La lampe et le sel sont deux illustrations que donne Jésus pour expliquer ce qu’il veut dire : une lampe est faite pour éclairer. Le sel pour empêcher la corruption (en un temps où on ne pratique pas la réfrigération) et pour relever le goût…

Une lampe est faite pour éclairer, la chose est claire. On ne la cache pas. Mais la lumière vient de l’intérieur de la lampe. Comme la lumière de la parole de Dieu rayonne depuis le cœur qui la reçoit : « Je serre ta parole dans mon cœur ».

Quant au sel, il ne sert pas s’il est « devenu fou », littéralement. Qu’est-ce à dire ? — « devenu fou » ? Je vois une seule façon pour le sel de « devenir fou » : se prendre pour une fin en soi. Cela peut se faire de deux façons : soit le sel s’imagine qu’il est le plat à lui tout seul, la chose la plus importante, et que du coup il faut en mettre beaucoup (ce qui, en fait, gâte le plat), soit s’imaginant toujours qu’il est une fin en soi, il juge qu’il n’a qu’à rester dans la salière pour servir par exemple, tout seul, à être goûté en entrée ou au dessert…

Dans les deux cas le sel est devenu fou parce qu’il se prend pour autre chose que ce pourquoi il est fait. Il n’a pas perdu son goût comme on l’imagine (le sel ne perd pas son goût !) — mais sa saveur, au sens de son intérêt... Il s’est pris la tête dans la salière.

En fait le sel est peu de chose (et à l’époque en Israël, il ne coûtait pas très cher — pensez : la mer morte est à côté), mais il a une fonction bien précise : assaisonner le reste de la nourriture : c’est tout et c’est essentiel, outre son usage essentiel contre la corruption.

C’est le rôle de Jérusalem, c’est le rôle des disciples, notre rôle si nous avons entendu cet appel. Et c’est de la sorte que nous serons lumière du monde. C’est ainsi que le rôle de Jérusalem, ville sur la montagne, ou bien de l’Église, est d'être comme un grain de sel dans les rouages du monde, qui tourne trop bien, mais de travers.

*

Au temps où Jésus parle, la menace de se voir foulés aux pieds par les hommes, par les nations, comme le sel « devenu fou », est proche. Le jour de la destruction du Temple approche... Le jour où l'on abandonne définitivement des pratiques devenues par trop manifestement inutiles, voire corrompues, à force d'être affadies, est proche.

Le jour où l'on se plie aux idoles communes. Un exemple pour aujourd'hui : le repos, précepte au cœur du décalogue, contre contre Mammon, l'idole / le démon du gain, de l'argent, de l'ambition, qui tue la paix du monde — en empêchant d'entendre la promesse : « le Seigneur pourvoira ».

Qui aujourd'hui n'admet pas, parfois fièrement !, que le repos doit céder le pas à la consommation et à ses moyens — avec ce symbole éloquent, s'insinuant sous forme de question : et pourquoi ne pas abolir le précepte du repos ; et sa forme symbolique le dimanche, qui pour n'être pas le shabbat, n'en symbolise par moins l'appel à la confiance en Dieu — mais... « Dieu a-t-il vraiment dit ? » — ; pourquoi ne pas l'abolir si ça doit rapporter, aux uns comme aux autres ?! On a nommé Mammon, selon le nom imagé de cette idole qui domine le monde.

Mammon est une des trois idoles opur la Bible en tout temps dominantes. Trois idoles : — Mammon, donc, l'Argent, la recherche du gain ; — Baal, comme figure du Sexe devenu marque de pouvoir sur le monde, jusque sur les éléments, sur la terre et la pluie, figure omniprésente de tout temps ; — et le taurillon d'or, symbole de la force : le Pouvoir.

Mammon possède la clé de ce trio qui abîme le monde. Lui que l'on ne peut servir si l'on veut servir Dieu. C'est en lui que se source la haine, la violence et les guerres qui déchirent le monde et font souffrir les enfants. C'est lui qui rend méchant, et qui transforme d'anciens enfants en racistes à la babine dégoûtant de haine. Mammon, maître de la peur qui les fait tordre sur leur bouche le rictus qui fait pleurer les enfants. C'est Mammon.

Rien de nouveau sous le soleil, donc. Mais vient le jour où Jérusalem, puis l’Église, acquiesce à ce qui bien sûr n'a jamais cessé d'en être le piège que lui tend le diable — tentation aux figures protéiformes, jusqu'à la figure où elle finit par sembler au fond bien innocente et naturelle, même aux yeux de ceux qui sont appelés à être les témoins du Christ !

C'est le jour où, au lieu d'être des témoins de la lumière du Christ, on devient une partie, négligeable et négligée, méprisée, d’un vécu de vanité : c'est le jour de l'exil loin de Dieu, le jour de l'amertume et de l'engloutissement de la vérité dans la nostalgie des jours où le soleil était lumière, des jours où le sel donnait du goût — relevait les plats (faut-il entendre aussi les encéphalogrammes plats, signe de proche décomposition ?).

Il est ici question de vivre la foi, il est question d’une nourriture de l'être intérieur par les exigences d'une Loi qui dérange visiblement — et point une pratique qui s’affiche : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux ».

Ce que Dieu attend de nous, c'est que nous écoutions sa Parole, ses commandements, ses promesses, pour que l’image du Christ, la lumière du monde et le sel de la terre, apparaisse en nous, cette lumière qui rayonne de la présence de Dieu.

Le disciple du Christ ne se caractérise pas par ses rites particuliers, ou autres apparences — Jésus avait les mêmes que les autres en Israël de son temps —, mais par son écoute de la Parole de Dieu ; et tout ce qui en découle, tout ce qui s’en suit, nous sera donné en plus.

C'est ainsi que nous serons sel de la terre, relevant le goût de la vie qui en germe, contre la corruption qui la dénature, et pour la résurrection à laquelle la Création est promise.

C'est ainsi que nous serons lumière du monde, celle du Christ lumière du monde — avez-vous noté que cette même appellation est donnée ici aux disciples, là au Christ ? Le Christ se formant en nous devient en nous la source de la lumière de Dieu, par l'écoute de sa parole, source de toute lumière, appelée à rayonner en nous pour le monde.


RP, Poitiers, 09/02/14


dimanche 2 février 2014

Offrande de reconnaissance




Sophonie 2.3 & 3.11-13 ; Psaume: 24 ; 1 Corinthiens 1.26-31 ; Matthieu 5.1-1


2 février : c'est l'occasion de dire un mot sur la tradition des crêpes en ce jour que l'on appelle « chandeleur » et qui correspond à la fin du temps de Noël, avec la présentation de Jésus au temple et le rite de réintégration de sa mère, de la famille, précise Luc, dans le cours de la vie normale — les jours qui suivent l'accouchement les en ont exclus, c'est pourquoi on appelle cela « la purification », après une sorte de quarantaine, mise à l'écart de quarante jours... Lisons Luc, ch. 2...

Luc 2, 21-40
21 Huit jours [après sa naissance], quand vint le moment de circoncire l’enfant, on l’appela du nom de Jésus, comme l’ange l’avait appelé avant sa conception.
22 Puis quand vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés, ils l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur
23 – ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur –
24 et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits pigeons.
25 Or, il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint était sur lui.
26 Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.
27 Il vint alors au temple poussé par l’Esprit ; et quand les parents de l’enfant Jésus l’amenèrent pour faire ce que la Loi prescrivait à son sujet,
28il le prit dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes :
29 « Maintenant, Maître, c’est en paix,
comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
30 Car mes yeux ont vu ton salut,
31 que tu as préparé face à tous les peuples :
32 lumière pour la révélation aux nations
et gloire d’Israël ton peuple. »
33 Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui.
34 Syméon les bénit et dit à Marie sa mère : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté
35 – et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. »
36 Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge ; après avoir vécu sept ans avec son mari,
37 elle était restée veuve et avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’écartait pas du temple, participant au culte nuit et jour par des jeûnes et des prières.
38 Survenant au même moment, elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem.
39 Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
40 Quant à l’enfant, il grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la faveur de Dieu était sur lui.
*

Le rite de la « purification » correspond à un précepte de la Loi de Moïse. Je cite le Lévitique, ch. 12 :

1 Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse : « […]
3 Le huitième jour, on circoncit [...] l’enfant ; [...]
6 Lorsque s’achève [pour la mère] son temps de purification, pour un fils ou pour une fille, elle amène au desservant du temple, à l’entrée de la tente de la rencontre, un agneau âgé d’un an, pour un holocauste, et un pigeon ou une tourterelle, servant à un sacrifice pour le péché ;
7 [...] » Telles sont les instructions concernant la femme qui accouche d’un garçon ou d’une fille.
8 « Si elle n’arrive pas à se procurer un agneau, elle prend deux tourterelles ou deux pigeons, l’un servant à un holocauste et l’autre à un sacrifice pour le péché ; quand le desservant a fait sur elle le rite d’absolution, elle est purifiée. »

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Dès les IVe-Ve siècles, est célébrée la présentation de Jésus au Temple. En Occident où sa naissance est fêtée le 25 décembre, cela correspond, en suivant Luc qui y assimile le rite de « la purification », à cette date du 2 février, recoupant globalement les fêtes romaines de Lupercus, dieu de la fécondité et des troupeaux (lupercales), ou les fêtes de Proserpine et de Cérès, autant de fêtes païennes de la fécondité.

On a l’équivalent chez les Celtes, qui célébraient la fête d'Imbolc le 1er février : un rite en l’honneur de la déesse Brigit, fêtant la fertilité au sortir de l’hiver. On portait des flambeaux et on parcourait les champs en procession, priant la déesse pour la terre avant les semailles. Où l'on voit apparaître les lumières, qui donneront le nom de « chandeleur », correspondant aux cierges, chandelles qui dans le christianisme illuminent la fête.

Avec la fête de la présentation de Jésus au Temple, associée à celle de la purification de Marie, on retrouve, dans ce dernier moment du cycle de Noël, ce que l'on a vu à Noël quant aux recoupements entre la naissance du Christ et les traditions de tous les peuples reçus dès lors comme pierres d’attente de la manifestation du Sauveur de tous les peuples...

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Mais... où sont les crêpes ? me direz-vous...

C'est ici que l'on trouve l’enracinement biblique de cette fête qui rejoint l'espérance des peuples jusque dans leurs cultes de la fécondité, ainsi totalement relus et transformés — la fécondité d'une vierge ouvrant à présent sur l'abondance de la vie de résurrection en Jésus Christ.

Les crêpes ? On a lu dans Luc qu'il était question de tourterelles et petits pigeons. Luc donne le rite en raccourci, et en télescopant présentation et purification, qui sont pourtant séparés d’environ une semaine, la présentation de l'enfant ayant lieu le 31e jour après sa naissance. C'est le Pidyon Haben, la cérémonie de rachat des premiers-nés, basée sur Exode 13, 13 : « vous rachèterez les premiers-nés de votre peuple ».

Luc laisse donc de côté la diversité des aspects du rite pour se concentrer sur le seul fait que Jésus est bien passé par toutes les pratiques du judaïsme — de la circoncision à la bar-mitsvah, en passant par sa présentation et son rachat comme premier-né, cela accompagné de la purification de ses parents.

Maintenant, si on entre dans les détails de ce qui a dû s'accomplir à cette occasion, on découvre que selon la Loi de Moïse, « on ne doit pas apparaître au Temple sans offrandes » — Deutéronome 16, 16 (423e des 613 préceptes / mitsvoth). Et qu'une femme qui a donné naissance doit apporter une offrande au Temple après avoir été au Mikvé (le bain de purification) — Lévitique 12, 6 (437e précepte / mitsvoth).

Or, le Lévitique le précise — Lévitique 2, 1 : « Lorsque quelqu’un fera à l’Éternel une offrande en don, son offrande sera de fleur de farine ». Lévitique 2, 4 précise : « Si tu fais une offrande de ce qui est cuit au four, qu’on se serve de fleur de farine, et que ce soient des gâteaux sans levain pétris à l’huile et des galettes sans levain arrosées d’huile. Et Lévitique 7:12 : « Si quelqu’un l’offre par reconnaissance, il offrira, avec le sacrifice d’actions de grâces, des gâteaux sans levain pétris à l’huile, des galettes sans levain arrosées d’huile, et des gâteaux de fleur de farine frite et pétris à l’huile. »

Bref, des crêpes !... Ondulées par la cuisson, d'où le nom, « crêpe » venant du mot latin crispa qui signifie « bouclé », « ondulé »... Voilà d'où vient la tradition des crêpes partagées le jour de la fête de la présentation de Jésus au temple et de la purification de sa mère et de la famille.

Dernier temps de Noël — le cycle se clôt par le dévoilement du sens de ce qui apparaissait avec l'Annonciation, le « oui » de Marie qui la voyait acquiescer à l'annonce de la naissance de Jésus, acquiescer donc par avance à ce que Syméon lui annonce aujourd'hui : « une épée de transpercera l'âme ».

Acquiescer à la vie, à la fécondité du monde créé par Dieu, c'est prendre un risque terrible, c'est entrer dans le risque de la création, prendre le risque qui mène le monde à la Croix — c'est surtout cela, Noël, on le sait à présent avec Marie, qui n'en remercie pas moins son Dieu ; elle l'a dit par avance : qu'il me soit fait selon ta parole...

Alors que la douleur et l'amertume de la Pâque sont annoncées par Syméon, l'offrande joyeuse des crêpes qui accompagnait une cérémonie de reconnaissance comme la présentation et la purification apparaît comme contraste. Contraste entre d'un côté l'annonce que fait Syméon de la douleur du jeudi saint et du vendredi saint avec un repas de Pâque accompagné d'herbes amères et de l'autre côté la reconnaissance signifiée dans la douceur des crêpes.

L’offrande des crêpes — geste prescrit par Moïse pour remercier Dieu — est ainsi à présent le geste par lequel Marie dit sa reconnaissance, quoiqu'il en soit. La prophétie tragique de Syméon sur Marie donne alors tout son sens à la prophétie de Marie sur elle-même, quelques versets avant : « toutes les générations me diront bienheureuse » (Luc 1, 48). Une béatitude, un bonheur mystérieux, qui nous ouvre le sens des Béatitudes.

« Heureux [...] qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel, et qui la médite jour et nuit ! Il est comme un arbre planté près d’un courant d’eau, qui donne son fruit en sa saison, et dont le feuillage ne se flétrit point » (Ps 1, 2-3). Qu'est ce d'autre que les Béatitudes qui nous sont données comme texte de ce jour ? On est au cœur des prophéties de Marie et de Syméon. « Toutes les générations me diront bienheureuse » — « une épée te transpercera l'âme » :

Matthieu 5, 1-12
3 Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes, car le royaume des cieux est à eux !
4 Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
5 Heureux ceux qui sont doux, car ils auront la terre en partage !
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !
7 Heureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde !
8 Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
9 Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux !
11 Heureux êtes-vous, lorsqu’on vous outrage, qu’on vous persécute et qu’on dit faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi.
12 Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous.


RP, Poitiers, 02/02/14