dimanche 25 décembre 2011

Noël - Promesse de lumière


Et ici, message de la veillée de Noël

Esaïe 52, 7-10 ; Psaume 98 ; Hébreux 1, 1-6

Jean 1, 1-18
1 Au commencement était la Parole ; la Parole était avec Dieu ; et la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement avec Dieu.
3 Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle.
4 En elle était vie, et la vie était la lumière des humains.
5 La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas reçue.
6 Survint un homme, envoyé de Dieu, du nom de Jean.
7 Il vint comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Ce n'est pas lui qui était la lumière ; il venait rendre témoignage à la lumière.
9 La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde.
10 Elle était dans le monde, et le monde est venu à l'existence par elle, mais le monde ne l'a jamais connue.
11 Elle est venue chez elle, et les siens ne l'ont pas accueillie ;
12 mais à tous ceux qui l'ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu
— à ceux qui mettent leur foi en son nom.
13 Ceux-là sont nés, non pas du sang, ni d'une volonté de chair, ni d'une volonté d'homme, mais de Dieu.
14 La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique issu du Père ; elle était pleine de grâce et de vérité.
15 Jean lui rend témoignage, il s'est écrié : C'était de lui que j'ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car, avant moi, il était.
16 Nous, en effet, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce ;
17 car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.
18 Personne n'a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a dévoilé.

*

La lumière est venue dans un enfant. La lumière créatrice. Avant le verset 14, on est avant l'Incarnation, avant la venue en chair de Jésus. L'allusion à l'Incarnation et à sa lumière sera ce dont témoignera Jean le Baptiste, lui qui est le dernier témoin avant la venue du Royaume en cet enfant, Parole de lumière faite chair, justement, car son témoignage est bien porté avant, bien que comme il le dit, la Parole soit avant lui.

La Parole, créatrice, au commencement de toute chose, est celle qui vient à nous à Noël, graine de lumière, pour ensemencer toute chose, pour mener le monde, la Création, à son achèvement. C'est à cette Parole des origines, créatrice, que renvoie ce commencement de l’évangile de Jean, et à la lumière qui en est le premier effet. Une lumière qui précède toute lumière, vraie lumière, qui éclaire tout humain venant dans le monde.

La lumière est celle de la vie, elle est celle de Noël. Elle nous illumine, dès l’instant où nous venons à la vie. C'est en elle que nous apparaissons quand la Parole qui nous fait exister est prononcée, toutes choses qui précèdent donc son Incarnation, sa venue en chair. Et lorsque nous venons au jour, notre naissance, le jour naturel qui nous éclaire est alors symbole de cette lumière qui le précède de toute l'éternité, et qui vient à nous à Noël.

La Parole est au commencement, en vis-à-vis de Dieu, tournée vers Dieu. Tournée vers Dieu, en vis-à-vis comme l'image est en vis-à-vis dans le miroir qui réfléchit cette image. Dans le vis-à-vis de sa Parole, Dieu réfléchit, la Parole est Dieu même réfléchissant ; « la Parole était Dieu » — le mot pour Parole qu'emploie l’Évangile de Jean étant en grec le même mot que pour « raison » ; c'est le mot — logos — qui a donné « logique ». Dieu réfléchit, réfléchit en lui-même, Dieu raisonne, puis il parle, exprimant ce raisonnement — parole de lumière.

« En cette Parole est la lumière du monde », avant même la lumière naturelle, donc. Lorsqu'elle s'exprime, la lumière, apparaît : « Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière est ». Cette vraie lumière est la lumière spirituelle dans laquelle le monde prend forme.

En cette lumière qui est celle de Noël, le monde de la résurrection est alors répandu comme un graine de lumière. Le déroulement de la création est le développement de cette illumination du monde, de sa sortie du chaos et des ténèbres.

C'est de la sorte que graine de lumière et de résurrection, cette même Parole qui nous fait venir à l'être peut aussi nous faire venir à la vie de Dieu, pourvu que nous l'accueillions. Car la Création, le monde, dès lors qu'il ne reçoit pas la Parole par laquelle il existe, est dans les ténèbres, selon que c'est cette Parole, qui sépare la lumière des ténèbres. Parole, et lumière.

Comme lorsque les Apôtres disent au paralytique : « lève-loi et marche » —, « ceux qui ont reçu la Parole ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Cette Parole, qui est aussi celle de Jean-Baptiste, un témoignage, est donnée en premier lieu comme Loi par Moïse.

La grâce venue par Jésus-Christ est la force, le pouvoir de se lever à l'écoute de la Parole venue sous forme de Loi donnée par Moïse, premier témoin. La Loi est le premier témoin, où Jean le Baptiste, représentant les Prophètes, est le dernier de ceux-ci avant l'incarnation de la Parole, avant le devenir chair de la Parole reçue.

Allusion est faite à tous les témoins, à tous ceux qui reçoivent cette Parole. Allusion bien sûr à Marie, en qui la Parole est faite chair, Jésus, quand elle la reçoit dans sa chair, comme nous tous sommes appelés à le faire. Allusion à Marie bien sûr, qui à nouveau apparaît a la fin de l'Évangile de Jean, à la croix, nouvel enfantement. Allusion à Marie puisque la venue en chair suit immédiatement le verset sur la réception de la Parole.

C'est pourquoi, ce texte — plus précisément au fond que ceux de Luc et Matthieu, qui sont donnés comme récits figurés — enseigne la naissance virginale.

Quant à nous aussi, à ceux qui ont reçu la Parole, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, comme autant de porteurs de cette Parole qui fait venir à la vie, lesquels ne sont pas nés de la chair, mais de la volonté de Dieu. Recevoir la Parole qui fait advenir a la vie. Et juste après : la Parole a été faite, chair... Jésus.

Jésus : l'expression par excellence de ce raisonnement en Dieu, de ce vis-à-vis éternel de Dieu et de sa Parole, comme son reflet, sa réflexion, est Jésus-Christ, sa Parole faite chair (Jean 1, 14). Lorsqu'il l’exprime, le monde prend forme et s'éclaire (voir Colossiens ch. 1, concernant Jésus-Christ : "tout a été fait en lui, par lui et pour lui").

Face à cela, les ténèbres naturelles sont le signe qu'il est une limite à la pénétration de la lumière : ne pas la recevoir. Ne pas accueillir la lumière dans laquelle nous venons à l'être est une possibilité, mystérieuse, aussi pour les créatures intelligentes que nous sommes, devenant par là stupides.

Mais que de possibilités s'ouvrent au contraire par cet accueil : le pouvoir de devenir enfants de Dieu, juste par l'accueil, dans la foi, de cette Parole et de sa lumière, par l'accueil de cette Parole donnée d'abord dans le ministère de Moïse à Jean-Baptiste, Loi et Prophète, qui pour être témoins de la lumière, ne donnent pas le pouvoir de la vivre en vérité, dans la chair. La grâce seule peut faire franchir ce pas de la vérité incarnée. Elle est venue en Jésus-Christ, qui fait connaître celui que seul il connaît : le Père.

Car le connaître ne se fait que dans l'accueil de la Parole dans la chair, dans le fait de vivre de la Parole qui fait vivre, de voir de la lumière qui illumine nos yeux. Connaître, c'est être en communion. Connaître c'est être dans l'amour... Cette possibilité nous est donnée par Jésus-Christ, communion vivante avec Dieu, rencontre pleine de Dieu. De cette plénitude nous recevons tous. C'est là le cadeau de Noël. La réception de la Parole, son accueil, la grâce de la vivre, a donné celle même parole faite chair, croissant jusqu'en la résurrection.

Que cette Parole, qui est née en Marie il y a deux mille ans, Jésus, Parole éternelle qui nous a créés, Parole éternelle qui nous illumine - naisse en chacun de nous pour nous rendre féconds en Dieu. Qu'elle fasse germer en nous la grâce de l'accueillir d 'où qu'elle vienne ; de ne pas endurcir notre cœur lorsque nous l'entendons par la bouche de tous ses témoins, de Moïse à Jean-Baptiste, puis aux Apôtres et à tous les anonymes que nous côtoyons peut-être sans le savoir…

Et tous ceux, qui jusqu’aux confins du monde sont témoins des possibilités qu’ouvre cette parole — en étant comme autant de terres nouvelles à même d’être ensemencées des graines de cette lumière semée à Noël. Accueillir la Parole créatrice, illuminatrice, source de la vie nouvelle. Cette Parole est le Fils unique de Dieu, en qui demeure pour nous le pouvoir de devenir nous aussi enfants de Dieu.

RP,
Vence, Noël, 25.12.11


dimanche 18 décembre 2011

"Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu…"




2 Samuel, 7, 1-16 ; Psaume 89 ; Romains 16, 25-27

Luc 1, 26-38
26 Le sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée du nom de Nazareth,
27 à une jeune fille accordée en mariage à un homme nommé Joseph, de la famille de David ; cette jeune fille s'appelait Marie.
28 L'ange entra auprès d'elle et lui dit : « Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu, le Seigneur est avec toi. »
29 A ces mots, elle fut très troublée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.
30 L'ange lui dit : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.
31 Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus.
32 Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ;
33 il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n'aura pas de fin. »
34 Marie dit à l'ange : « Comment cela se fera-t-il puisque je n'ai pas de relations conjugales ? »
35 L'ange lui répondit :
« L'Esprit Saint viendra sur toi
et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ;
c'est pourquoi celui qui va naître sera saint et sera appelé Fils de Dieu.
36 Et voici que Élisabeth, ta parente, est elle aussi enceinte d'un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, elle qu'on appelait la stérile,
37 car rien n'est impossible à Dieu. »
38 Marie dit alors : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu me l'as dit ! » Et l'ange la quitta.

*

« Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu… » Qui est la jeune femme qui reçoit cette parole ? Une inconnue. Elle ne demeure pas dans les palais d’Hérode. Elle ne convoite rien de cet-ordre-là ni une future célébrité hypothétique. Et elle restera inconnue pour longtemps. Sauf, avant un second temps, dans le cercle restreint des disciples.

« Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu… » Quelle est cette faveur ? Pas la gloire, mais quelque chose qui a tout pour ne pas réjouir une jeune femme vierge, tout particulièrement en son temps : cette faveur, cette grâce, est celle de devenir fille-mère !

Grâce terrible, dont il lui est demandé sans détour, avant même qu’elle ne sache ce dont il s’agit, de se réjouir ! Quelle amertume ne pourrait-elle pas ressentir à la parole qui suit : « tu sera enceinte », amertume comme celle d’une sombre ironie !

Mais oh surprise, la jeune femme semble à des lustres de l’amertume — qui nous pousse à récriminer pour peu qu’on ne fasse pas cas de nous ! Qui nous pousse à vanter nos mérites, nos actions, ce que l’on nous doit, les sacrifices que l’on dit faire… Un regard sur la jeune femme de Galilée est propre à ramener cela à sa juste proportion et à renverser l’ironie amère qu’elle nous semblerait avoir dû ressentir — et qui ramène à leur proportion nos prétendus mérites, actions jugées indispensables et autres sacrifices ou déclarés tels !

La voix de l’ange qui invite Marie à se réjouir retentit jusqu’aujourd’hui pour chacun de nous, lorsque Dieu nous confie sa faveur, aussi étrange soit-elle ! Quoiqu’il nous confie, il nous l’annonce en ces termes : « Sois joyeuse, sois joyeux… », de quelque faveur qu’il te charge. Réjouis-toi : en cela-même le Seigneur est avec toi. Recevoir comme une grâce ce que Dieu nous confie, qui n’a pas toujours à première vue l’allure d’une route de gloire — quand nous sommes portés à récriminer pour peu que cela tarde.

Ce que Dieu nous confie, c’est sa parole, qui seule fait advenir sa promesse. Sois joyeuse : cette parole, on le comprend est adressée aussi à l’Église, et crée l’Eglise, malgré nos impatiences et récriminations qui risquent de tout froisser. C’est encore ce que nous dit ce qui arrive à cette jeune femme — sa grossesse, a priori un drame à l’époque. Mais là naît l’Église. Mieux, là naît celui pour qui est l’Église, celui en qui naît l’Église.

La jeune femme, elle, qui ne sait pas encore cela, est troublée, nous dit le texte, elle s’interroge sur le sens de cette salutation.

Et l’ange redit : « tu as trouvé grâce auprès de Dieu » puis continue : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils ». Fille-mère pour cette fiancée — le texte a mentionné Joseph —, telle est la grâce qu’elle reçoit d’une parole qui engendre ce qu’elle annonce. La parole « crée » la grossesse, la parole de Dieu dite par l’ange est une citation (Genèse 16, 11) : « Voici que tu es enceinte et tu vas enfanter un fils ».

Futur ? Présent ? La parole qui crée est au-delà du temps. « Que la lumière soit, et la lumière fut » / littéralement « était » — tu vas être enceinte, tu es enceinte, et tu vas enfanter. La même parole qui est féconde de la lumière qu’elle annonce (et que rappellent nos bougies de l’Avent comme la fête de Hanoukka dans laquelle le judaïsme entre dans les jours prochains) — la même parole est féconde de l’enfant qui va en naître. Elle est féconde aussi de l’acquiescement de Marie qui va suivre ce que la parole a créé en elle : « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Ce « oui » — « qu’il me soit fait selon ta parole » — est lui-même fruit de la même parole de Dieu qui fait advenir le Fils éternel de Dieu à son humanité, il n’en est pas la condition. La parole qui crée l’humanité du Christ crée aussi, précède infiniment, le « oui » de Marie.

Un « oui » qui n’en est que plus remarquable. Dans ce oui est déjà l’épée qui lui transpercera l’âme que va bientôt annoncer à Marie le prophète Syméon (Luc 2). Car avant que ne se réalise la promesse que vient de lui faire l’ange — ton fils auquel tu donneras le nom de Jésus « sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n'aura pas de fin » — avant que ne se réalise cette promesse, le jour de la gloire qui consacrera aussi la grandeur de ce que vit Marie — avant cela, c’est d’un chemin de douleur qu’il s’agit d’abord.

Ce « oui » est l’acceptation de la douleur à venir, la douleur des épreuves qui accompagnent tout chemin de vie d’une mère, la douleur, dont elle ne sait pas encore ce qu’elle sera, pour elle horrible — « une épée te transpercera l’âme » —, de voir son fils humilié, calomnié par le monde entier, traité comme criminel, torturé et crucifié pour cela. L’acceptation de cet avenir qu’elle ne connaît pas encore est dans le oui de Marie — « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Après viendra la plénitude la joie, la reconnaissance du rôle unique de celle que Calvin nomme à plusieurs reprises « Notre Dame », lui qui, comme Luther, ne remet nullement en cause ni ce qui concerne la virginité de la jeune femme, ni l’immensité de ce qui lui arrive et qui en fait la mère de son Seigneur, la mère de son Dieu ! Grand mystère que Calvin ne conteste nullement tout en préférant que l’on utilise l’expression « mère du Seigneur », comme pour rejoindre l’humilité de celle qui répond par un simple « oui » à ce qui lui arrive de terrible en vérité.

Un « oui », donc, qui exclut par avance toute récrimination, précisément parce qu’il est chargé d’une radicale humilité.

Elle ne prétend à rien. C’est la force de Dieu, selon le nom « Gabriel » donné au messager céleste — car nul ne peut voir Dieu, on n’en perçoit que l’Ange, le messager —, c’est donc la force de Dieu, toute de douceur, qui seule agit ; la force d’une parole énoncée dans l’intimité et non pas devant de vastes auditoires. Fût-elle prononcée devant des foules, elle n’en aurait pas plus de force, celle qui bouleverse l’âme dans l’intimité — « ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12).

La parole qui a bouleversé le monde, qui a fait advenir le Royaume espéré depuis des siècles dans le sein d’une jeune fille, parole indicible, parole silencieuse, est la force de Dieu.

Ce n’est pas par nos agitations, ce n’est pas par nos prétentions à faire de grandes choses et à en attendre une reconnaissance dont le manque nous rend amers, que Dieu crée le monde nouveau, mais par une humble parole prononcée dans la plus intime des intimités, une parole qui loin de toute amertume ou récrimination, fruits de nos prétentions, fait dire à celle qui l’a reçue « qu’il me soit fait selon ta parole », quoiqu’il advienne. Quant à l’amertume que porte son nom, Marie, elle en connaîtra la nature profonde, au pied de la Croix, quand sa foi la voit alors déjà changée en douceur infinie, écho de son « oui », « qu’il me soit fait selon ta parole » — qu’il me soit fait selon ce qui est déjà advenu en moi, ce que ta parole à déjà accompli en moi !

RP
Antibes,
4e dimanche de l'Avent
18.12.11


dimanche 11 décembre 2011

Témoin de la lumière




Ésaïe 61, 1-11 ; Luc 1, 46-55; 1 Thess 5, 16-24

Jean 1, 6-8 & 19-26
6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean.
7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.
[…]
19 Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Judéens envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question : "Qui es-tu ?"
20 Il fit une déclaration sans restriction, il déclara : "Je ne suis pas le Christ."
21 Et ils lui demandèrent : "Qui es-tu ? Es-tu Élie ?" Il répondit : "Je ne le suis pas." - Es-tu le Prophète ?" Il répondit : "Non.
22 Ils lui dirent alors : "Qui es-tu ?... que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés ! Que dis-tu de toi-même ?"
23 Il affirma : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme l'a dit le prophète Ésaïe."
24 Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens.
25 Ils continuèrent à l'interroger en disant : "Si tu n'es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu ?"
26 Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ;
27 il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale."
28 Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.
*

Un simple mortel

Un dialogue entre des pharisiens, prêtres et lévites qui lui sont envoyés, et Jean, interrogé. Un dialogue en forme de questions-réponses qui flairent le piège : pour qui te prends-tu, toi qui n’es reconnu par personne d’autorisé, en tout cas pas par nous, responsables religieux ? Et Jean, qui par ailleurs ne prétend rien, rien qu’accomplir la volonté du Dieu qui l’envoie ; Jean rejette en bloc toutes les hypothèses, sans doute fumeuses à son goût, et autres références flatteuses qu’on veut lui appliquer, qui sont autant de vrais titres glorieux.

Et pourtant les rumeurs persistantes ont tout pour l’encourager à céder à ces flatteries, pour l’inciter à succomber aux croyances qui sont derrière. Pensez : Jean être céleste ! Prophète venu du ciel ! On lui reconnaît même fréquemment une fonction qui s’inscrit dans la lignée d’une étrange parole du prophète Malachie, cette parole qui annonçait la venue future d’Élie, cet autre prophète qui, lui, avait été enlevé au ciel !

Alors, Jean, nouvel Élie ? Oh, allez, peut-être pas forcément, pour tous, un ange descendu du ciel, mais simplement un précurseur semblable à l’Élie de Malachie, au message de l’Élie de Malachie. Voilà qui n’est déjà pas mal : un homme envoyé de Dieu, dit le texte-même que nous avons lu : cela pourrait s’interpréter dans le sens où on le pousse.


Témoin de la lumière

Être céleste Jean ? Il n’a pas cette prétention : lui est l’homme de la terre, du désert, simple messager du repentir, de l’aplanissement du chemin où va passer un autre ; un simple témoin, témoin de la lumière, d’une lumière qui le dépasse de tout l’infini qui est entre celui qui vient du ciel précisément, cette lumière, et lui, Jean, qui, comme tous les témoins, n’est que poussière du désert, et signe d’une lumière si puissante que l’ombre seule en fait deviner la source.

On ne regarde pas le soleil en face. On ne sait même pas de quel point du ciel il vient. On ne regarde pas la lumière en plein soleil. On sait d’où elle vient en regardant l’ombre qu’elle projette derrière un simple témoin planté là. Jean est ce témoin. Il sait ne produire que de l’ombre ; mais qui montre l’origine de la lumière.

La lumière vient du point exactement inverse à l’ombre que ce point produit. C’est cela Jean : le témoin de la terre, indiquant a contrario la lumière du ciel, depuis l’ombre qu’elle projette par lui. Le témoin planté dans le sable du désert apparaît avant la lumière, avant qu’on ne perçoive la source de la lumière, mais la lumière l’a précédé. Il n’apparaît d’abord, que parce que la lumière l’a précédé. Il n’apparaît qu’en contraste à une lumière qui le déborde infiniment, et qu’on ne voit pas en elle-même parce qu’elle éblouit. Le témoin renvoie à elle. Mais sans lumière, il ne serait jamais apparu. Invisible dans les ténèbres. “Il vient après moi, mais il était avant moi”, dit Jean de Jésus.

Là apparaît pleinement le grand rôle de Jean : être l’ombre qui fait paraître la lumière. N’être visible que comme ombre de la lumière. Là est toute la mission et la prédication de Jean : s’abaisser, être simple ombre, pour faire apparaître la lumière. Ou, pour le dire dans les termes d’Ésaïe, qu’il cite : aplanir le chemin du Seigneur qui vient, Jésus, la Parole éternelle : quiconque s’abaisse jusqu’à jouer son vrai rôle d’ombre-témoin est signe du Christ ; mais qui s’élève, s’exalte et se prétend lumineux, se prétend brillant, est obstacle sur le chemin, détourneur de lumière, qui pour cela vit nécessairement dans les ténèbres.

J’exalte ma piété, mon savoir, ma beauté, ma richesse, mes titres ? — autant de pâles loupiotes en regard de la lumière de celui qui est lumière. Je veux que ces loupiotes brillent : je cherche donc nécessairement à vivre dans les ténèbres puisque je veux que tout cela se voit, alors que tout cela, qui n’est qu’autant de faibles bougies, ne se voit pas, justement, sous la lumière éclatante du soleil dans le désert de ma vie : si une faible bougie doit briller, il lui faut du sombre, il ne faut pas qu’elle soit allumée en plein jour...

Jean a choisi : s’effacer ; plus que de briller, être l’ombre, pour vivre dans la lumière, être l’ombre de la lumière, l’ombre qui dévoile la lumière : c’est de cette façon qu’il peut aplanir le chemin du Seigneur : en se sachant indigne d’en dénouer les sandales. Même sa prédication et son geste sublime, son baptême, sont l’ombre de la lumière. À combien plus forte raison les nôtres, nos gestes. C’est le baptême administré de façon invisible, comme un souffle, Esprit soufflé par le Christ, qui sauve — et point les bains et autres ablutions que seules peuvent administrer les hommes. Comme le dit Jean, nous n’avons de pouvoir que celui de répandre de l’eau, pas de communiquer l’Esprit.

De même, c’est la Parole éternelle, créatrice de l’univers, cette Parole devenue chair, Jésus, qui peut sauver — et point nos paroles, aussi remarquables sembleraient-elles, que peuvent proférer nos bouches enténébrées.


Aplanir le chemin du Seigneur

S’il en est ainsi de nos paroles et gestes religieux, que dire alors de nos autres diverses gloires passagères ; beauté, force, titres, richesse, et j’en passe, autant d’instruments qui pourraient être au service du Seigneur, autant d’instruments d’oppression pour qui n’y prend point garde, instruments, même, finalement, d’une gloutonnerie qui avalerait le monde sans savoir y mêler le goût des herbes amères.

Mettre dans son repas de fête un peu d’herbes amères, recommande la Torah pour le repas de fête de la Pâque. Un peu d’herbes amères pour se souvenir de l’exil et de la misère. Misère passée du temps de l’esclavage, misère actuelle de nos frères de la terre. Écoutons la façon dont en parle cet autre témoin de la lumière, le prophète Amos (6:6) : “buvant du vin dans des coupes, et se parfumant à l'huile des prémices, [dit-il de son peuple, Juda] ils ne ressentent aucun tourment pour la ruine de Joseph.” Amos menace ainsi Juda qui au cœur de ses fêtes ignore la douleur de son frère Joseph dans l’exil, le deuil, la faim. Et nous, qu’avons-nous fait de nos frères ? Saurons-nous mettre un peu d’herbes amères au cœur de nos joies passagères ? C’est cela aussi le message de Jean Baptiste, du témoin de la lumière : la conversion à laquelle il appelle commence là. Au jour où les abîmes des inégalités se creusent, tenter encore d’aplanir le chemin du Seigneur.

Outre les gestes religieux, outre les moments de fête, on pourrait en dire autant de tous les aspects glorieux, croyons-nous, de nos vies : autant de possibles abats-jours visant sans le savoir toujours clairement, à voiler le Christ... Alors aujourd’hui, que l’attente de Dieu donne à chacun de nous de devenir un peu une ombre, l’humble ombre du soleil magnifique que nous pourrons ainsi fêter et accueillir dignement. Que Dieu nous accorde cette joie : être ainsi vraiment de la fête de tous ses enfants de la terre appelés à devenir enfants de Dieu dans la lumière que nous attendons à Noël.

R.P.
Vence
3e dimanche de l'Avent
11.12.11


dimanche 4 décembre 2011

Mille ans comme un jour




Ésaïe 40, 1-11 ; Psaume 85 ; 2 Pierre 3, 8-14 ; Marc 1, 1-8

2 Pierre 3, 8-14
8 Mais il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour.
9 Le Seigneur ne tarde pas dans l’accomplissement de la promesse, comme quelques-uns le croient ; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu’aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance.
10 Le jour du Seigneur viendra comme un voleur ; en ce jour, les cieux passeront avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre avec les œuvres qu’elle renferme sera consumée.
11 Puisque donc toutes ces choses doivent se dissoudre, quelles ne doivent pas être la sainteté de votre conduite et votre piété,
12 tandis que vous attendez et hâtez l’avènement du jour de Dieu, à cause duquel les cieux enflammés se dissoudront et les éléments embrasés se fondront !
13 Mais nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera.
14 C’est pourquoi, bien-aimés, en attendant ces choses, appliquez-vous à être trouvés par lui sans tache et irrépréhensibles dans la paix.

Marc 1, 1-8
1 Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu.
2 Selon ce qui est écrit dans Ésaïe, le prophète : Voici, j’envoie devant toi mon messager, Qui préparera ton chemin ;
3 C’est la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers.
4 Jean parut, baptisant dans le désert, et prêchant le baptême de repentance, pour la rémission des péchés.
5 Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; et, confessant leurs péchés, ils se faisaient baptiser par lui dans le fleuve du Jourdain.
6 Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
7 Il prêchait, disant : Il vient après moi celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier, en me baissant, la courroie de ses souliers.
8 Moi, je vous ai baptisés d’eau ; lui, il vous baptisera du Saint-Esprit.

*

« Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit », annonce Jésus au moment de son départ, au jour de l’Ascension. Comment est interprétée la prophétie du Baptiste citée ce jour-là par Jésus ? Écoutons la suite : « Alors les apôtres réunis lui demandèrent : Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume d’Israël ? » Jésus parle du don de l’Esprit saint, les disciples entendent l’instauration du Royaume, attendue donc d’un moment à l’autre. « Il leur répondit : Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité » (Actes 1, 5-7).

« Un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour », dira l’épître de Pierre citant le Psaume 90…

On retrouve la même problématique que chez les douze, chez les disciples de Thessalonique s’interrogeant sur le sort de ceux qui sont décédés avant l’instauration du Royaume. Paul leur répondait — 1 Th 4, 13-14 & 1 Th 5, 1-2 : « Nous ne voulons pas, frères et sœurs, que vous soyez dans l’ignorance au sujet de ceux qui dorment, afin que vous ne vous affligiez pas comme des gens qui n’ont point d’espérance. Car, si nous croyons que Jésus est mort et qu’il est ressuscité, croyons aussi que Dieu ramènera par Jésus et avec lui ceux qui sont morts. […] Consolez-vous donc les uns les autres par ces paroles. » 1 Th 5, 1-2 : « Pour ce qui est des temps et des moments, vous n’avez pas besoin, frères, qu’on vous en écrive. Car vous savez bien vous-mêmes que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. »

2 Pierre 3, 8-9 — nous l’avons entendu : « il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas dans l’accomplissement de la promesse, comme quelques-uns le croient ; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu’aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance. »

Nous allons revenir sur la repentance, écho au message de Jean le Baptiste — et vis-à-vis du don de l’Esprit saint par le Christ ressuscité. Avant cela, resterons sur cette leçon forte pour ceux qui attendent la venue de la Royauté de Dieu : pourquoi est-ce si long ? Au point que nombreux oublient que c’est là l’espérance qui mène les premiers disciples à s’interroger, voire à douter — pour que la réponse claire qui leur est donnée renvoie au temps de Dieu : « devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour »

*

2 Pierre 3, 3-7, juste avant notre texte : « il viendra des moqueurs avec leurs railleries, marchant selon leurs propres convoitises, et disant : Où est la promesse de son avènement ? Car, depuis que les pères sont morts, tout demeure comme dès le commencement de la création. Ils veulent ignorer, en effet, que des cieux existèrent autrefois par la parole de Dieu, de même qu’une terre tirée de l’eau et formée au moyen de l’eau, et que par ces choses le monde d’alors périt, submergé par l’eau, tandis que, par la même parole, les cieux et la terre d’à présent sont gardés et réservés pour le feu, pour le jour du jugement. »

L’impression commune, qui nous affecte tous, est que les choses qui ont duré sont immuables !

En 1982, Arthur C. Clarke écrit 2010 : Odyssée deux, suite du fameux 2001 Odyssée de l'espace, qui remonte à 1968. En résumé, dans 2010 : Odyssée deux, Américains et Soviétiques sont en mission spatiale commune. En 2010, dans un monde où la guerre froide est toujours d'actualité (le livre est écrit 7 ans avant le chute du mur de Berlin), des astronautes américains partent avec une équipe soviétique à bord d’un vaisseau spatial soviétique, alors que sur Terre les tensions sont au maximum et que la guerre américano-soviétique est sur le point d'éclater…

Pourquoi est-ce que je cite cela ? Parce qu’en 1982, il est impossible pour le scientifique compétent auteur de ces livres de science fiction d’imaginer qu’en 2010 l’Union soviétique n’existera plus… Rappelons-nous, pour ceux d’entre nous qui étions déjà adultes en 1982 : l’Union soviétique était perçue comme inébranlable. Évidemment qu’elle existerait encore en 2010 ! Nous étions nés avec (pour ceux qui sont nés après 1922), nous mourrions avec…

C’était ne pas compter avec ce que « devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour »… Et que dire des grands empires de l’Antiquité, engloutis dans les sables après avoir duré parfois des millénaires ?…

Eh bien la parole de sagesse du Psaume 90 et de la 2e épître de Pierre, qui valait pour les empires antiques et les désormais anciens empires modernes, vaut toujours. Remonterait-il au Moyen Âge ou même avant, un empire, ou autre système du monde, est du temps, passager, donc, comme tout empire ou système du temps humain, qui n’est pas le temps de Dieu. Ça vaut pour ce que nous vivons en nos temps. « Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour »

*

Ici l’épître poursuit : « Le Seigneur ne tarde pas dans l’accomplissement de la promesse, comme quelques-uns le croient ; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu’aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance. » (2 P 3, 9).

Voilà une autre lecture du temps de Dieu : le temps de Dieu comme temps de sa patience, un temps pour nous ! Où l’on retrouve la prédication du Baptiste : « repentez-vous » ! C’est tout ce qu’il en est nous concernant : « repentez-vous », c’est à dire littéralement : tournez-vous, tournez les yeux vers le Seigneur, et détournez-vous de vos comportements qui vous enferrent loin de Dieu.

Détournez-vous de tout ce qui vous nuit et vous cantonne loin du Royaume. Quant au don de l’Esprit saint, qui rend le Royaume présent au milieu de vous, c’est le don de celui qui vient et pour qui mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans. Le jour de sa parousie, le jour de la résolution des nœuds de l’Histoire est proche dans le temps de Dieu, quelle que soit l’extension du temps humain. Si proche qu’il est déjà là, dans le don de l’Esprit saint, dans ta bouche et dans ton cœur, présent au milieu de vous. Pour vous, pour nous, dans l’espace du temps humain, et selon le don de l’Esprit saint, vous êtes dans le temps de la patience, où aujourd’hui encore est lancé l’appel du Baptiste — aujourd’hui encore il est temps : « repentez-vous » ! C’est à dire : revenez à moi, détournez-vous de ce qui vous éloigne de moi, pendant qu’il est temps. Le Seigneur est tout proche, près de toi…

RP,
Antibes,
2e dimanche de l’Avent
4.12.11


dimanche 27 novembre 2011

Entre Evangile et douleurs du temps, veillez




Ésaïe 63, 16 à 64, 7 ; Psaume 80 ; 1 Corinthiens 1, 3-9

Marc 13, 33-37
33 Prenez garde, veillez et priez, car vous ne savez quand ce sera le moment.
34 Il en sera comme d’un homme qui part en voyage, laisse sa maison, donne pouvoir à ses serviteurs, à chacun sa tâche, et commande au portier de veiller.
35 Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin ;
36 craignez qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve endormis.
37 Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez.
*

« Quand sera le moment »… Quel moment ? On lit aisément ce texte de façon bien abstraite. On imagine volontiers une venue de Jésus hors de tout contexte… Quand on ne lit pas cette prophétie comme parlant de la mort naturelle de tout un chacun : la mort ne vient-elle pas à l’improviste ?

La prophétie reçue ainsi, plus question de lire les signes des temps, comme Jésus vient d’y inviter : « Comprenez cette comparaison empruntée au figuier : dès que ses rameaux deviennent tendres et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que l'été est proche. De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l'homme est proche, qu'il est à vos portes. » (Mc 13, 28-29)

Signes des temps. Que lire comme signes des temps ? Les versets qui précèdent indiquent l’annonce de l’Évangile du Royaume et la persécution dans le cadre de l’augmentation de la violence du temps. Point culminant : « Quand vous verrez l'Abominable Dévastateur installé là où il ne faut pas — que le lecteur comprenne ! —, alors, ceux qui seront en Judée, qu'ils fuient dans les montagnes »… (Mc 13, 14 sq.)

Dans l’immédiat, les disciples du Christ de la première génération ont lu cela en regard de la destruction et de la profanation du Temple en 70. Lecture des signes des temps au 1er siècle.

Mais les temps ont continué de se dérouler depuis, et chaque génération a dû apprendre à lire les signes des temps pour son époque. Avec des invariants : dans le cadre des violences du temps, annonce de l’Évangile et persécution. Ce qui a entraîné deux compréhensions du contexte de la venue du Christ en gloire, où le christianisme rejoint le Talmud considérant que « le Messie ne surgira qu'au milieu d’un monde "entièrement juste" ou "entièrement coupable" ». Deux compréhensions reçues dans le christianisme qui considèrent — l’une que l’annonce de l’Évangile finira par vaincre le mal et ouvrir la porte au Christ glorieux ; l’autre qu’au cœur de la persécution qui accompagne l’annonce du Royaume de Dieu aux nations, la venue du Christ en gloire est l’événement salvateur par lequel Dieu met terme à la violence devenue trop intense. « Le soir, au milieu de la nuit, au chant du coq, le matin » ? — « Craignez qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve endormis »

Lire les signes de temps… Ça concerne dans le texte, la géopolitique, ça peut concerner jusqu’à nos vies personnelles dans ce qu’elles ont de plus intime. La douleur indicible de l’Israël du premier siècle face aux nations peut renvoyer à celle de Job ou du Psalmiste en souffrance — et donc concerner depuis le mépris que l’on peut ressentir en de telles circonstances, jusqu’à des douleurs comme celles de la maladie ou de toute autre détresse. L’appel à la vigilance devant les signes des temps de la venue du Messie ouvre ici le temps de l’Avent : il est question de vivre dès aujourd’hui le Messie qui vient mettre terme à la douleur de l’histoire comme celui qui est déjà avec nous dans son humilité, dévoilée à Noël. Il est aussi celui qui est avec nous, qui nous a rejoint comme petit enfant semblable à nous.

Dans le texte de Marc, l’annonce de cette bonne nouvelle, qui nous concerne ainsi au plus près, est enserrée dans les violences du temps géopolitique — les nations se liguent — Psaume 2, 1-3 : « Les nations s'agitent, mais pourquoi ? Les peuples complotent, mais c'est pour rien ! Les rois de la terre se préparent au combat, les princes se concertent contre le Seigneur et contre le roi qu'il a consacré. "Rompons les liens qu'ils nous imposent, disent-ils, rejetons leur domination !" » Unanimité contre le Seigneur et ceux qui le suivent, haïs de tous, trahis jusque par leurs proches.

« Quant à vous, prenez garde à vous-mêmes ; on vous livrera aux tribunaux et vous serez battus dans les lieux de culte ; vous comparaîtrez devant des gouverneurs et des rois à cause de moi : ils auront là un témoignage. Car il faut d'abord que l'Évangile soit proclamé à toutes les nations. […]. » (Mc 13, 9-10)

Ces paroles données là à la première génération (elle « ne passera pas », dit Jésus dans la même prophétie — v. 30), ces paroles se sont accomplies… pour toutes les générations.

On a parlé de souffrance intime, de mépris… Vingt siècles après ce texte, au Pakistan : « Asia Bibi, 37 ans, est chrétienne et mère de plusieurs enfants. Un jour de juin 2009, alors qu'elle travaille aux champs en compagnie d'autres femmes, un incident survient. Selon les correspondants du Telegraph au Pakistan, on demande à Asia d'aller chercher de l'eau mais quand celle-ci s'exécute, les autres femmes refusent de toucher au liquide qu'elles estiment "impur". S'ensuit une conversation animée autour de la religion. Alors qu'Asia est pressée par ses collègues "de renoncer à sa foi chrétienne et d'embrasser l'islam", rapporte Christian Today, elle répond en disant que Jésus est mort sur la croix pour les péchés de l'humanité et demande à la femme musulmane ce que Mahomet a fait pour elle. Ce qui déplait fortement. Asia finit par être prise à partie par une foule agressive. Elle se réfugie alors auprès de la police qui, sous la pression de la foule, se retourne contre elle en l'arrêtant pour blasphème. Depuis, Asia est en détention, encourant la peine de mort. » Souffrance du temps. Un problème pour Asia — violences du temps : l’agenda politico-militaire mondial veut que son pays soit ménagé par les grandes puissances mondiales… Le « monde entièrement corrompu » signalé par le Talmud. « Le monde entier au pouvoir du mauvais » — 1 Jn 5, 19.

Les informations concernant Asia sont depuis peu contradictoires. Toujours en, prison, elle aurait peut-être été graciée (quoique le juge chargé de l’affaire lui refuse les circonstances atténuantes) — « grâce » éventuelle qui malgré tout confirme la violence d’un système où l’on juge que, sauf grâce arbitraire, user de la liberté religieuse peut valoir la peine de mort. Article 18 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seul ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites. » Mais l’agenda politico-militaire et les priorités économiques des grandes puissances étant ce qu’ils sont…

*

La violence passe alors — comme en tout temps — par toutes sortes d’insultes et de calomnies — Souffrance de Job… Car il faut bien se donner des motifs pour persécuter quelqu’un — qui ne fait, ici, qu’exercer le droit de dire sa foi, fût-ce de façon maladroite.

Rien de nouveau cependant : Jésus n’a-t-il pas été mis à mort sous l’accusation d’être une sorte de terroriste, de prêcher une belle foi pacifique tout en fomentant des actes criminels ? « Il est allé jusqu’à menacer de détruire le Temple » ! rapportent les faux-témoins.

Quand toutes les nations se liguent, il leur faut bien des prétextes, et des « bons ». Chrétiens criminels, « incendiaires de Rome » sous Néron : ça vaut bien les tribunaux des nations et les prises à partie dans les lieux de culte ! (Mc 13, 9)… Sauf que les accusations sont fausses…

*

Quinze siècle après Néron, en octobre 1534 en France, suite à « l’affaire des placards » — des écrits contre la messe affichés en divers lieux… « Les luthériens », comme on appelle les partisans de la Réforme, sont accusés — tous dans le même sac. Suite à ce beau prétexte, les persécutions se déchaînent. Et « de percer les langues au fer chaud, d’arracher les joues par des crochets, de couper les poings, de brûler vif. Etc. Excellent moyen, commente l’historien qui rapporte cela, de prouver la supériorité de la "religion chrestienne" sur les autres, et d’instruire efficacement badauds et belles dames, friands de ce spectacle de choix, sur le sort qui les attendait s’ils avaient la velléité de quitter le giron de l’Eglise. »

En 1545, ce sont les vaudois du Luberon qui font les frais de cette violence persécutrice dirigée ici par le baron d’Oppède : les villages vaudois sont pillés, les hommes massacrés ou envoyés aux galères, les femmes violées avant d’être tuées. Certains sont vendus en esclavage. Les terres sont confisquées. Les violences débordent, les villages alentour les subissent aussi. Le chef de la résistance vaudoise a son fief à Cabrières d’Avignon... Bon prétexte pour lequel le village sera détruit, comme 23 autres villages vaudois du Luberon, massacrés par l’armée du baron, tuant 3000 personnes en cinq jours et envoyant aux galères 670 hommes.

Etc., etc. Ça se poursuit jusqu’à la fameuse St-Barthélémy, 1572. Le pape Grégoire XIII, pour dire officiellement sa joie de voir éliminer les hérétiques, commande alors à Giorgio Vasari une fresque célébrant le massacre parisien, qu'il fait placer en face de celle célébrant la bataille de Lépante où les Habsbourg battaient les Turcs en 1571. Les deux fresques ornent toujours la salle Regia du Vatican.

Telle est l’ambiance en France dans les temps où, en 1553, le conseil de la ville de Genève condamne un Servet déjà brûlé en effigie par l’Inquisition, — comme un conseil précédent de la même Genève avait chassé Calvin moins de 20 ans avant. Et qu’entend-on dans la clameur médiatique des « nations liguées », la « communauté » dite « internationale » d’alors et sa « cour pénale » ? Clameur qui vient jusqu’à nos jours, à force d’être répétée docilement du bouche à oreille par les gens simples — « sancta simplicitas » disait Jean Hus de l’humble personne en train d’apporter un fagot à son bûcher. Qu’entend-on ? Que Calvin, pas même citoyen de Genève, est pourtant un des grands coupables de toute la violence d’alors — lui et ceux qui ont l’outrecuidance de ne pas condamner son enseignement ! Que si l’on veut parler des massacres de Paris, des vaudois, etc., il faut au moins mettre en balance cela avec ce qui, concernant Calvin et Servet, n’est d’ailleurs même pas clarifié, mais que tout le monde croit à force de le répéter !… Renvoyant ainsi tranquillement dos à dos — par un si bon prétexte — martyrs et bourreaux…

Le renvoi dos à dos des victimes et des bourreaux, voilà alors un signe des plus criants d’un « monde entièrement corrompu » — signalé par le Talmud. Signe des temps des plus aigus. « Si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect », avertit aussi le Talmud. « Toutes les nations liguées ». Quand on en est là, quand le jugement est unanime, sans recours, quand tout est renversé, l’Abomination installée où on ne le croirait pas, alors veillez : quand plus rien ne vous est possible, le Dieu libérateur est à la porte. Car au-delà de la menace sur le peuple sans force, c’est en vue de la libération qu’il est question de veiller.

*

On peut prolonger la façon de faire et la liste des calomnies concernant d’autres situations, d’autres persécutions, ou d’autres afflictions, jusqu’à nos jours.

« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » aurait dit un célèbre ministre de la propagande de l’Allemagne du XXe siècle. Ça vaut pour les persécutés et affligés actuels. Jusqu’à des calomnies mondialement médiatisées, rabâchées par ceux qui les acceptent sans preuves, et qui débouchent jusque sur des actes de guerre (« vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres » — Mc 13, 7) — et déjà sur le silence entourant les persécutés, suite aux fausses accusations — « toute sorte de mal » — qui les transforme eux-mêmes en quasi-persécuteurs ou en alliés de supposés persécuteurs !

À son échelle, Asia Bibi est de ces calomniées : elle a porté atteinte à un ordre légal — soutenu par les puissances de la « communauté » dite « internationale » qui cautionne (tout en le déplorant hypocritement !) cet ordre légal qui prévoit qu’on ne dit pas ce qu’elle a dit, sous peine de mort. Subversive, elle renverse tout ce qui est sacré, elle « blasphème » — est condamnée pour cela, comme son maître !… C’est là qu’il s’agit de veiller…

La voilà sans force, calomniée, même par d’autres chrétiens du reste du monde à l’instar souvent de la plupart des médias — qui se plient aux intérêts économiques des puissances qui ménagent, voire appuient, les persécuteurs des Asia Bibi (heureusement pas tous les journaux, ou pas toujours : la presse écrite a relayé ce cas-là, le cas d’Asia Bibi, ce qui lui aura peut-être valu sa « grâce »). Trop souvent, pourtant, en voilà qui jugent que, quand même, cette façon de faire du prosélytisme (autre mot terrible)… est pour le moins maladroite, irrespectueuse, violente au fond… C’est ça, violente ! Au fond la violence, c’est elle qui en est coupable ! — au dire d’un certain mépris ; ou peut être aussi d’une certaine lâcheté… Cette faiblesse qui empêche d’appeler un chat un chat et qui fait renvoyer dos à dos la victime et le bourreau. C’est là qu’il s’agit de veiller. Le maître est proche.

Qui est condamné à mort pour sa foi ? Qui est dans la souffrance du deuil et de la maladie comme Job ? C’est la seule question qui vaut d’être posée. Chercher des poux dans la tête des persécutés ou des affligés, comme c’est si commun — cela se voit jusque dans les Églises ! — n’est jamais qu’une forme de lâcheté ! Ou au mieux une ignorance, qui abandonne les victimes à leur douleur ou à leurs bourreaux. Signe de ce que le maître est proche, tout proche, près de toi, « dans ta bouche et dans ton cœur » (Dt 30.14, Ro 10.8)...

« Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », ni ce qu’ils disent… Ils ne font que répéter, sans savoir par eux-mêmes, voire le bruit ambiant nommé aujourd’hui « information »…

*

Une attitude qui en attendant coûte tant à toutes les Asia Bibi qui se voient ainsi privées de la parole qui pourrait les sauver, elle ou, tout près, celles et ceux qui sont éprouvés. Cela devient alors aussi un signe qui colle à ce qu’a annoncé Jésus, lui-même abandonné de tous.

« Heureux êtes-vous lorsque l'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c'est ainsi en effet qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. » (Matthieu 5, 11-12)

Voilà donc un signe des temps dans lesquels Jésus nous appelle à veiller. « Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez. » Même si « vous n’avez pas encore eu à résister jusqu’au sang en luttant contre le péché » (Hébreux 12, 4). Veillez en vue de la venue du maître de la maison, sachant que quand l’Évangile est annoncé et que tous sont ligués contre lui et ceux qui le suivent, en inventant, ou répétant, toutes sortes de calomnies, le Seigneur est à la porte — Psaume 2 :

1 Les nations s'agitent, mais pourquoi ?
Les peuples complotent, mais c'est pour rien !
2 Les rois de la terre se préparent au combat,
les princes se concertent contre le Seigneur et contre celui qu'il a consacré.
3 « Rompons les liens qu'ils nous imposent, disent-ils,
rejetons leur domination ! »
4 Mais le Seigneur rit,
celui qui siège au ciel se moque d'eux.
5 Puis il s'adresse à eux avec colère
et les terrifie par son indignation :
6 « A Sion, la montagne qui m'est consacrée, dit-il,
j'ai consacré le Messie que j'ai choisi. »
7 Je publierai le décret du Seigneur ;
il m'a déclaré : « Tu es mon fils ! Je t’ai engendré aujourd’hui. »

RP
Antibes – culte "central"
1er dimanche de l’Avent
27.11.11


dimanche 13 novembre 2011

Talents




Proverbes 31, 10-31 ; Psaume 128 ; 1 Thessaloniciens 5, 1-6

Matthieu 25, 14-30
14 "Il en va comme d’un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens.
15 A l’un il remit cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, à chacun selon ses capacités; puis il partit. Aussitôt
16 celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla les faire valoir et en gagna cinq autres.
17 De même celui des deux talents en gagna deux autres.
18 Mais celui qui n’en avait reçu qu’un s’en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l’argent de son maître.
19 Longtemps après, arrive le maître de ces serviteurs, et il règle ses comptes avec eux.
20 Celui qui avait reçu les cinq talents s’avança et en présenta cinq autres, en disant: Maître, tu m’avais confié cinq talents; voici cinq autres talents que j’ai gagnés.
21 Son maître lui dit: C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai; viens te réjouir avec ton maître.
22 Celui des deux talents s’avança à son tour et dit: Maître, tu m’avais confié deux talents; voici deux autres talents que j’ai gagnés.
23 Son maître lui dit: C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai; viens te réjouir avec ton maître.
24 S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit: Maître, je savais que tu es un homme dur: tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu;
25 par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre: le voici, tu as ton bien.
26 Mais son maître lui répondit: Mauvais serviteur, timoré! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé et que je ramasse où je n’ai rien répandu.
27 Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers: à mon retour, j’aurais recouvré mon bien avec un intérêt.
28 Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents.
29 Car à tout homme qui a, l’on donnera et il sera dans la surabondance; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré.
30 Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres du dehors: là seront les pleurs et les grincements de dents.

*

Le maître s'est éloigné. Les serviteurs sont seuls.

Ils demeurent — nous demeurons — dans un temps intermédiaire, dans le provisoire. Mais la tentation est de s'imaginer que ce provisoire est du définitif. Alors on s'endort, on n'aura pas de comptes à rendre. Ce monde ne passera pas. C'est en tout cas ce que l'on est tenté d'imaginer, ce qu'est tenté d'imaginer le mauvais serviteur... jusqu'au retour du maître.

Si l'on n'est pas dans le provisoire, si l'on est dans le définitif, alors, effectivement les dons qui nous sont faits peuvent ne l'être que pour notre bien propre et définitif. Alors on peut s'imaginer que les talents qui sont les nôtres sont destinés à être préservés, mis de côté.

« Talent ». Voilà un mot qui a eu un succès, grâce à notre parabole, qui est allé au-delà de son sens simple. Succès similaire à ce que le maître attend que l'on fasse de ses talents. « Avoir des talents » : à quoi vous fait penser cette expression ? Être doué. Eh bien, à l'époque biblique le sens est tout autre. « Avoir des talents » signifie alors à peu près avoir de l’or : un talent équivaut à peu près, si j’ai bien compris, à 800 euros.

Autant dire que le maître laisse à ses serviteurs un certain pécule, qui effectivement est l'image de nos dons de nos capacités, de ce que l'on peut faire pour lui. Et nous, que faisons-nous ? Si nous thésaurisons, sans plus, nous faisons tout bonnement comme le mauvais serviteur de la parabole. Mais me direz-vous, comment ne pas le comprendre ? On ne sait jamais, avec la crise... les temps sont durs... que sera le lendemain ? etc.

C'est oublier que nous sommes dans un temps intermédiaire, et que passé un certain délai, passé un temps qui peut prendre fin d'un moment à l'autre, les talents qui nous sont confiés ne servent plus à rien. « Votre or rouille » dit l’Epître de Jacques, qui sait très bien qu’en terme chimiques, ce n’est pas le cas !

Lors de la crise-économique de 1929, le fameux crash de Wall Street, effondrement mondial des valeurs boursières, l'argent s'est mis à perdre sa valeur de façon hémorragique. Rien — aujourd'hui on est bien placé pour le savoir à nouveau —, rien n'empêche que cela se reproduise. L'argent peut se mettre très rapidement à ne valoir plus rien. Le papier à avoir la valeur du papier. Un billet de cent euros à ne valoir pas plus que son équivalent papier.

C'est un peu comme une image du retour du maître. Si nous lui rendons le papier, ou les talents qu'il nous a confiés, comme si le temps de leur valeur devait ne jamais cesser, nous le volons, tout simplement.

Il nous a confié quelque chose doté d'une valeur provisoire, mais réelle en ce temps provisoire, valeur qui consiste en ce temps intermédiaire tout simplement en un pouvoir de transformation, de progrès et d'enrichissement via l’investissement pour l’embellissement du monde, et voilà que nous lui rendons ce qui dans le temps nouveau qui prend place à son retour n'est que du papier, avec seule valeur celle du papier — prétendant en plus que de toute façon avec la richesse qui est la sienne, peu lui importe, il peut donner valeur infinie à du papier, il l'a prouvé en ce temps intermédiaire. Cela revient simplement à gaspiller ses talents, qui auraient pu produire et multiplier.

C'est comme un enfant à qui vous confieriez des barres de pâte à modeler en lui laissant le soin d'en faire des figurines en vue de la préparation de la fête de Noël, par exemple, et qui vous rendrait les barres intactes, vous disant qu'il sait bien que vous êtes capables de toute façon de faire des figurines vous-mêmes, aussi bien avec une autre matière que de la pâte à modeler, alors... à quoi bon, — d'autant plus qu'il sait qu'il est maladroit et qu'il craint que vous ne jugiez sévèrement son œuvre ou qu'il ait gâché la pâte. Cela comme s'il considérait la pâte à modeler comme plus précieuse que le projet que vous aviez en vue.

Ou encore un poète à qui l’on confierait les lettres de l’alphabet et qui les rendrait telles quelles, après les avoir soigneusement rangées dans un classeur. On peut donner nombre d’exemples. Quant à chacun de nous, quel est le matériau donné aux capacités qui sont les nôtres ?

Pour revenir à l'image financière, l'attitude du mauvais serviteur — que l’on retrouve dans la figure de celui qui rend son papier où est marqué cent euros, ou l’enfant sa barre de pâte à modeler, le poète ses lettres, etc. —, revient à avoir préféré l'idolâtrie de ce qui passe à la foi en Dieu qui peut donner et ôter valeur à ce qu'il veut.

*

Ayant fait le détour actualisé de la lettre de la parabole, on comprend bien ce qu'il en est des serviteurs fidèles dont elle parle. Ils n'ont pas cru que le temps intermédiaire était définitif, c'est-à-dire qu'ils ont cru vraiment au retour du maître, qui s'avère ici avoir eu lieu pourtant « longtemps après » (v.19).

Ils n'ont donc idolâtré ni le temps intermédiaire, ni ses valeurs, pourtant fondées sur le pouvoir de Dieu. Mais y a-t-il plus grande insulte pour un bienfaiteur que de le confondre avec ses bienfaits ? Y a-t-il plus grande douleur que de n'être aimé que pour son argent et ses biens ? — au point de donner à son bienfaiteur la valeur du papier qu'il nous confie... papier bien digne d'être enterré, caché dans un trou.

Les bons serviteurs ont clairement distingué le maître et ses talents, et ont donc été à même de faire valoir ses talents, comme on doit faire de toute chose provisoire. Le provisoire est fait pour circuler, fructifier, sinon il pourrit, comme toutes les idoles — ce provisoire qui se prend pour du définitif.

En sachant que le maître seul est de l'Éternité, les bons serviteurs se sont mis en mesure de vraiment le servir dans le provisoire, et même de devenir aptes à le servir dans le temps nouveau qui se met en place, préparant sa venue... On pourrait peut-être dire tout simplement : ils se sont mis en mesure de le louer. Car que sont ces grandes choses que le maître leur confie, sachant qu'ils ont su gérer les choses provisoires ? En tout cas, sachant qu'ils ne confondent pas le maître avec ses dons, ils ont prouvé leur aptitude à le louer en vérité.

Remarquons aussi un détail non-négligeable : les bons serviteurs sont dès le départ du maître, doués de plus de talents que les mauvais. Ils ont plus de capacités à les recevoir. Comme quoi, gérer convenablement ce que nous confie le maître est lié à un certain tempérament, chose qui se cultive aussi. A nous de cultiver notre nature, à prendre de bonnes habitudes, chose de ce temps de façon à y devenir de bons gestionnaires. A nous de veiller dans les plus petites choses. Suis-je idolâtre de Mammon, suis-je arrêté par quelque peur ou prétendue peur de mal faire ? Autant de manques de capacité à gérer les talents que le maître nous confie, qu'il s'agit de corriger.

Et si nous tenons à ne pas nous corriger, à demeurer dans la peur, avec une fausse vision d'un maître-fouettard, alors au moins, n'enterrons pas nos maigres talents, mais confions-les à la banque, c'est-à-dire laissons à d'autres le soin de les faire fructifier : ce sera déjà là un moindre mal.

Ou prêtons la pâte à modeler à quelqu'un d'autre qui en fera quelque chose.

Reste quand même, et c'est mieux, la possibilité de nous en remettre avec confiance au maître, lui demandant de nous aider à développer nos capacités, à acquérir de bonnes habitudes pour ce temps, car ce sont choses du temps, pour devenir de bons gestionnaires des talents qu'il ne demande qu'à nous confier avec abondance.

Et n'ayons pas peur de nous lancer, de nous salir les mains à cette pâte graisseuse, pour voir naître entre nos doigts poisseux les premiers fruits du Royaume promis.

Il ne s’agit pas de rester les yeux levés vers le ciel de celui qui s’est comme absenté, mais de se tourner vers le monde pour l’enrichir des talents que nous a confiés celui dont on attend la venue…

Bref, si le Messie vient demain, il s’agit alors de continuer à planter un arbre ! — comme le disait Rabbi Yohanan Ben Zaccaï, aussi bien que Martin Luther : « si Jésus revient demain, aujourd’hui je plante un arbre »…

RP
Vence, 13.11.11


dimanche 6 novembre 2011

Manque d’huile et persécution




Proverbes 8, 12-20 & 32-36 ; Psaume 83 ; 1 Thessaloniciens 4, 13-18

Matthieu 25, 1-13
1 Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, allèrent à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq sages.
3 Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles ;
4 mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases.
5 Comme l’époux tardait, toutes s’assoupirent et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, on cria: Voici l’époux, allez à sa rencontre !
7 Alors toutes ces vierges se réveillèrent, et préparèrent leurs lampes.
8 Les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.
9 Les sages répondirent : Non ; il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous ; allez plutôt chez ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous.
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
11 Plus tard, les autres vierges vinrent, et dirent : Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.
12 Mais il répondit : Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas.
13 Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l’heure.

*

Un texte qui concerne très précisément la menace de la persécution, comme n’en laisse aucun doute ce qui le précède immédiatement :

Mt 24, 9-10 : « Alors on vous livrera aux tourments, et l’on vous fera mourir ; et vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom. Alors aussi plusieurs succomberont, et ils se trahiront, se haïront les uns les autres. »

Mt 24 : 37-39 : « Ce qui arriva du temps de Noé arrivera de même à l’avènement du Fils de l’homme. Car, dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; et ils ne se doutèrent de rien, jusqu’à ce que le déluge vînt et les emportât tous »

Mt 24, 45-50 : « Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera faisant ainsi ! Je vous le dis en vérité, il l’établira sur tous ses biens. Mais, si c’est un méchant serviteur, qui dise en lui-même : Mon maître tarde à venir, s’il se met à battre ses compagnons, s’il mange et boit avec les ivrognes, le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas »

« Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges »… Notre texte de ce jour…

La menace de la persécution, ce qu’elle a d’inéluctable — « vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom » — est on ne peut plus claire. Et on ne peut plus clair le fait que cela surprend toujours ses victimes. Une imminence telle qu’elle déconcerte toujours. « Ayez de l’huile » — « veillez donc », a dit Jésus à ses disciples. C’est toujours inattendu, d’autant que les victimes savent « n’avoir rien fait » ! — « haïs à cause de mon nom »...

*

La fermeture de la porte de la salle de noces ressemble alors à celle de la porte de l’arche de Noé… tandis que dehors fait rage la violence de la persécution. Non que les vierges (demoiselles d’honneur et non polygamie : dans la polygamie, on n'a jamais épousé dix femmes en même temps ! Tout au plus successivement, et très rarement avec un tel nombre !) — non que que les vierges sages soient épargnées de la persécution, mais elles savent que cela arrive « à cause du nom de Jésus ». Et ça c’est comme un secret qui donne à ce qui arrive de façon inéluctable un tout autre sens.

Ça ne concerne que le temps de Jésus ? Sauf qu’on peut dérouler les cas à travers le temps. Un point commun, le christianisme semble poser problème, avec cette constante : il est perçu comme menace politique, liée souvent aux options politico-militaires, auxquelles il ne peut pas grand chose, de telle ou telle des puissances antagonistes à un moment donné — mais en aucun cas « à cause du nom de Jésus ». Ça, c’est le mystère dévoilé par Jésus.

De nos jours, du Proche Orient à l’Asie et à l’Afrique, ce sont les choix politico-militaires occidentaux qui mettent les chrétiens locaux (le plus souvent, aujourd'hui, dans le monde musulman) en cibles, soit directement par l’appui éventuel aux pouvoirs persécuteurs — mais qui, parait-il, seraient plus favorables à notre économie — ; soit parce que les chrétiens locaux sont assimilés à l’Occident menaçant et réputé « chrétien »... Comme pris dans les rouages. En tout cas, voilà un bon motif pour lequel le Proche-Orient a déjà été quasiment vidé de ses chrétiens…

La communauté chrétienne araméenne, par exemple, qui a subsisté depuis les origines chrétiennes en Irak et en Syrie, y est en voie de disparition rapide, cela en lien direct ou indirect avec une assimilation (généralement à tort) aux pays occidentaux et à leurs engagements armés !

Une communauté qui a subsisté depuis 2000 ans. 2000 ans qui l’un dans l’autre, furent, là-bas et ailleurs, 2000 ans jalonnés de persécutions, avec des motifs toujours en biais. « Haïs à cause de mon nom » a averti Jésus… Bien que ça n’ait jamais été officiellement parce qu’ils se réclament du Christ que les chrétiens ont été persécutés, mais pour des motifs à côté. Quatre grands référents schématiques de la persécution des chrétiens depuis 2000 ans :

— Antiquité, l’Empire romain : les chrétiens sont persécutés parce qu’ils sont jugés subversifs quant aux autorités impériales, ce dont ils se défendent. N’empêche, ils sont jugés trop intransigeants quant à leur façon de vivre leur foi.
— Moyen Âge, très nombreux sont ceux qui sont persécutés… par l’Église au pouvoir ! Motif : hérétiques, subversifs pour le pouvoir (ça vaudra, entre autres, des cathares aux protestants).
— XXe siècle, les totalitarismes les jugent eux aussi subversifs, ou agents de l’ennemi, et comme au Moyen Âge hérétiques par rapport au dogme (qui n’est certes plus le même — ici ce sont les vulgates de « la race » ou du matérialisme).
— XXIe siècle, l’Église est menacée dans de très nombreux pays du monde musulman…

« À cause de mon nom » a averti Jésus… Mais que puis-je à tout cela ? demanderez-vous…

Au-delà des questions idéologiques, des motifs religieux ou dogmatiques, allant du matérialisme dialectique soviétique à l’interdiction actuelle d’ériger une église dans tel pays de la péninsule arabique — motifs qu’il ne faut pas négliger —, il faut savoir aussi que la déstabilisation d’un pays a toujours pour conséquence la prise à partie de ses minorités.

Au Moyen Âge le rapport de force Orient-Occident était à peu près l’inverse de ce qu’il est aujourd’hui. « L’Occident chrétien » se sentait menacé par la puissance militaire supérieure de « l’Orient musulman ». La menace a cessé en 1571 lors de la bataille de Lépante, après laquelle le rapport de force a fini par s’inverser. Auparavant, l’Occident se sentant menacé a opté à terme pour la ligne de défense, dite parfois préventive, de la Croisade. Or, que se passe-t-il alors en Europe lorsqu’une Croisade s’ébranle ? On commence par pourchasser les « infidèles » locaux, les juifs.

Aujourd’hui le rapport de force est inversé. Le monde musulman se sent menacé par des puissances militaires incommensurablement plus fortes. Il se mobilise donc de façons diverses, parfois fort violentes, pour parer à la menace. Et qui est la cible systématique ? Les minorités, les chrétiens en tête (les juifs, il n’y en a plus), au motif, nous dit-on, non pas qu’ils sont chrétiens, mais qu’ils sont menaçants pour l’ordre, que leurs prières sont donc des armes politiques ; ou bien parce qu’ils sont jugés proches de la menace occidentale.

Au fond, ce qui leur arrive est de leur faute : ils n’ont qu’à prier selon le bon rite — « à cause de mon nom » a dit Jésus…

Ainsi, puisqu’ils ne sont officiellement pas réellement menacés parce qu’ils sont chrétiens, mais pour ce qu’ils représentent de ce fait, puisque donc, entend-on, ce qui leur arrive est « un peu de leur faute », nos médias (voire nos Églises) se gardent bien de les défendre (non sans suggérer discrètement que les persécutés devraient mieux se tenir, avec des propos plus religieusement corrects, ou plus modérés). Les mêmes médias défendent éventuellement (fût-ce tacitement) la politique guerrière qui sert de prétexte à leur persécution, pour peu qu’elle soit menée par le pays qui est le leur, et pour nous, le nôtre.

Quel de nos médias s’indigne de ce que ce témoin rapporte à Amnesty International : « Ils ont pénétré dans notre église, le pasteur priait avec ses fidèles. L’un d’eux lui a demandé ce qu’il faisait et de quelle ethnie il était. […] Un autre lui a demandé de quel parti il était. Le pasteur a répondu que son parti était Jésus Christ. L’un des assaillants a répondu : "Pourquoi ton parti est Jésus Christ ?" et ils l’ont tué. Un des ses fidèles, qui était avec lui, a également été tué. » C’était à Abidjan, il y a six mois. Pareil à Duékoué, ouest de la Côte d’Ivoire, avril 2001 : « "Quel est ton parti ?" demande un membre des troupes du pouvoir actuel à un prêtre arrêté devant son église avec ses enfants de chœur. "Le parti de Jésus Christ" répond l'un d'eux. "Ce n'est pas un parti" réplique le soldat. Ils seront tous abattus. » Il y en aura, selon les Ong, 1200 environ tués là dans des conditions similaires. Qui le sait ? Leur tort, qui leur a valu de mourir dans le silence de nos médias, y compris chrétiens ? N’avoir pas été dans la ligne de l’agenda politico-médiatique qui leur aurait peut-être valu, s’il avait été autre, une répercussion de leur drame. C’était il y a six mois. Mais ce phénomène continue, là et ailleurs, aujourd’hui même.

En Syrie, Sœur Agnès-Mariam de la Croix, il y a quelques jours : « Je suis déçue par la presse catholique [occidentale — et on pourrait ajouter protestante] qui suit aveuglément la tendance dictée par les maîtres du monde et qui ne fait que répéter comme un perroquet ce que les médias mainstream propagent à satiété. Dommage que nous ayons, en ces jours difficiles, à nous expliquer d’abord avec nos coreligionnaires qui sont totalement dans la méprise, le malentendu et la désinformation ; à part quelques exceptions dont je salue le courage ». « Ils se trahiront les uns les autres », a averti Jésus. Agnès-Mariam de la Croix est en train de parler de la menace de persécution si l’Occident intervient en Syrie comme nombre de médias semblent y inciter. Elle poursuit : « L’Alliance entre les Frères musulmans [islamistes] et l’Occident est un scandale pour les chrétiens [et pour nombre de musulmans] ».

*

Où l’on en revient à notre « Mais qu’y puis-je ? »

La réponse a commencé d’apparaître — « qu’y puis-je ? » : le dire, témoigner. Sachant que c’est efficace : les bourreaux ont peur de ce qui se sait. Et aussi dans les cas antécédents de persécution, les chrétiens, par leur parole, ont toujours réussi à expliquer que la violence qu’ils subissaient était le fruit de faux-prétextes :

— Dans l’Empire romain, les « apologètes » (titre donné à ces intellectuels chrétiens qui prenaient la plume pour défendre les croyants mal perçus par les autorités), les « apologètes » ont fini par convaincre du civisme des chrétiens, (au point que l’Empire romain en a adopté, pour le meilleur ou pour le pire, la religion !).
— Depuis le Moyen Âge et la Réforme, le dialogue œcuménique a fini par disqualifier la persécution des hérétiques.
— Face au communisme, les chrétiens ont prouvé que leur foi n’était pas anti-sociale, et ont développé des théologies (je pense à la théologie de la libération) axées sur le souci social de l’Évangile (délégitimant le motif de la persécution donné en Union soviétique).
— Rien n’est désespéré non plus quant à la délégitimation des persécuteurs actuels…

Alors que faire ? : dire ce qui se passe et dénoncer ce qui nourrit cette vaste persécution silencieuse actuelle… pendant que la roue tourne, peut-être…

*

À qui le tour ? est-on tenté de dire. Ou : pour quand le tour des suivants ? — « à cause de mon nom »

Où l’on retrouve nos dix vierges et leurs lampes à pétrole, pardon… leurs lampes à huile ! Huile symbole de la sagesse qui fait défaut à cinq d’entre elles, huile symbole de l’Esprit prophétique qui semble manquer cruellement au temps où il serait le plus utile. Au temps où pullulent les faux prophètes qui clament « paix, paix, et il n’y a point de paix »… tandis que les prophètes de malheur — les Jérémie — se voient montrer du doigt.

Jusqu’à quand ? Jusqu’au jour où la persécution fondra sur vous, vient d’annoncer Jésus au ch. 24 de Matthieu, qui précède notre parabole, annonçant le jour où l’huile manque irrémédiablement et où les portes se ferment sur la douleur qui a déjà atteint d’autres dans notre indifférence de vierges folles.

Alors, il est encore temps de troquer l’huile malodorante des sous-sols ensanglantés pour l’huile de l’Esprit prophétique qui aujourd’hui encore nous appelle à la prière et au témoignage en faveur de celles et ceux qui partout dans le monde sont déjà persécutés pour la justice, ou pour le simple fait de porter un Nom qui perturbe tous les désordres établis.

Quand un membre est éprouvé, tout le corps souffre, rappelle Paul. Ne nous leurrons pas : ces frères et sœurs violentés, c’est nous, c’est notre corps — c’est déjà le cri dans la nuit qui retentit à nos oreilles de vierges folles ne sachant pas veiller.

Ce cri est l’avertissement du pasteur Niemoller :
Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes, Je me suis tu, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes, Je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les juifs, Je me suis tu, je n'étais pas juif.
Puis ils sont venus me chercher, Et il ne restait plus personne pour protester.


Élargi au reste du monde, ce cri vaut aussi pour l’Église persécutée : quand ils sont venus persécuter les croyants du bout du monde, je n’ai rien dit, je n’étais pas de ce bout-là du monde, quand ils sont venus persécuter ceux qui habitaient moins loin mais pas si proche, je n’ai toujours rien dit, je n’étais pas de ce coin-là, etc., jusqu’à nos portes… En Europe, où il n’y avait plus personne pour protester…

Avec en écho à ce cri, cet autre cri, du pasteur Martin Luther King : « Ce qui m'effraie, ce n'est pas l'oppression des méchants ; c'est l'indifférence des bons. »

Car cela commence par l’Église, de tant de lieux, jusqu’à, demain, chez nous — puis cela s’étend à d’autres, au-delà de l’Église…

« Si l’on traite ainsi le bois vert, disait Jésus parlant de sa propre persécution, qu'en sera-t-il du bois sec ? » (Lc 23, 27-32).

Notre vigilance, notre parole, ont une portée que l’on ne soupçonne pas, d’où l’importance de dire, tout simplement — en se sachant un même corps avec les persécutés. Ici, cela ne nous coûte pas — encore — la vie.

RP
Antibes, 06.11.11


dimanche 30 octobre 2011

Réformation - protestants aujourd'hui




Malachie 2:1-10 ; Psaume 131 ; 1 Thessaloniciens 2:1-13

Matthieu 23, 1-12
1 Alors Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples:
2 "Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse:
3 faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas.
4 Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt.
5 Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. Ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges.
6 Ils aiment à occuper les premières places dans les dîners et les premiers sièges dans les synagogues,
7 à être salués sur les places publiques et à s’entendre appeler Maître par les hommes.
8 Pour vous, ne vous faites pas appeler Maître, car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères.
9 N’appelez personne sur la terre votre Père, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste.
10 Ne vous faites pas non plus appeler Docteurs, car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ.
11 Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
12 Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé.

*

En ce jour de fête de la Réformation, il est réjouissant de constater que l’Évangile annoncé par Martin Luther a renversé les forteresses — de toute façon. Et même si cela ne se voit pas toujours, et même s’il reste encore du chemin jusqu’au Royaume. Luther a obtenu déjà ce triomphe que de toute façon l’Église s’est réformée. Toute l’Église s’est réformée, fût-ce contre Martin Luther. De l’Église catholique romaine (dont la Réforme a été obligée par Luther de se faire contre Luther — la Contre-réforme est aussi une réforme !) jusqu’aux anabaptistes.

On admet aujourd’hui cela assez communément. Et du coup voilà les hommages qui pleuvent sur les protestants — et nous voilà aux premières places dans les dîners mondains.

Entendons l’hommage rendu unanimement par nos médias à nous autres protestants, à l’occasion du récent centenaire de l’Assemblée du Musée du désert, par exemple : « les protestants ont remis, avec l’Écriture, l’essentiel en honneur ; ils sont des modèles de rigueur morale ; ils ont des professeurs en Sorbonne et des ministres au gouvernement et, chaque année, ils se réunissent en synode pour inviter ces mêmes gouvernements à la sagesse ; ils sont reconnaissables dans la rue ou à la télévision à leur modestie. » (Termes repris à un collègue.) Bel écho à ce que dit Jésus ironiquement des gens remarquables de son temps.

Disons donc que ce soit là précisément, malgré les apparences médiatiques, ce que n’est pas « être protestants aujourd’hui » — selon le thème que vous m’avez proposé — avant de voir ce que c’est.

C’est ici qu’il s’agit tout d’abord de réhabiliter pharisiens et scribes : gens effectivement remarquables. Nous devons déjà à ces fameux scribes la Bible, transmise avec une fidélité inégalable. Paul n'aurait pas été aussi grand s'il n'avait été pharisien. Et quand nous donnerons la dîme de tous nos biens nous pourrons commencer à dresser le début d'un réquisitoire ; quel trésorier n’aimerait pas avoir un peu plus de pharisiens parmi les cotisants et autres donateurs ?!

Vraiment, pharisiens et scribes étaient parés de toutes les vertus. Ce n'est pas leur absence de vertus qui fait problème à Jésus, ça en est la surabondance. On vient d’entendre ce flot de compliments adressés aux protestants, aujourd’hui décernés à l’occasion de tel centenaire dans les magazines et autres premières places des convivialités… Parole irréprochable, moralité réputée, humilité ostensible : voilà le portrait « grands médias » du protestant. Exactement ce que reproche Jésus aux pharisiens !

Tant de vertus reconnues ! Pour ne rien dire d’un courage à toute épreuve et a fortiori de la pluie (cf. les titres de journaux sur tel centenaire pluvieux — sur quoi le journal Echanges a eu le bonheur d’ironiser : « Un centenaire, ça s’arrose »).

Or ce qui importe c’est la vérité des paroles annoncées, que Jésus dans notre texte, reconnaît aux pharisiens : « faites et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire »… La vérité des paroles annoncées et surtout la mise en pratique…

Faites ce qu’ils disent, de toute façon, à défaut de faire ce qu’ils font, dit Jésus de ces bons prédicateurs. Quant aux actes — « … ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas ».

De quoi s’agit-il donc ? Puisque loin de ne pas en faire, des œuvres, ils en font au contraire au point, donc, que leurs actes sont remarquables ! Et tout le monde les remarque ! Cela leur vaut cette estime commune qu’ils semblent goûter tant.

*

Où l’on doit tenter d’en venir en deçà de la surface, à ce que pourrait être l’héritage commun à mettre en œuvre, héritage remis en honneur par la Réforme : « ne vous laissez pas imposer de fardeaux », ces fardeaux qu’ils ne touchent pas, dit Jésus de certains de ceux qui l’interpellent !

Qu’est-ce à dire ? De quoi est-il question, puisqu’il ne faut pas entendre par là des bonnes œuvres ? — dont ils ne manquent pas : ces fardeaux-là, les bonnes œuvres, ils les touchent, et plus que du doigt, ils en portent vraiment. Il faut donc chercher ailleurs…

Par exemple, justement, être salué sur les places publiques, admiré, etc., quel fardeau pour y parvenir — fardeau dont eux n’ont pas besoin de s’encombrer : ils sont déjà installés dans les meilleurs sièges des repas et des temples !

Mais surtout, plus précisément, lesdits fardeaux consistent à être à la mesure de la vérité qui leur vaut — qui nous vaut, éventuellement — tant d’éloges, et que se gardent bien de pratiquer les flatteurs qui disent tant de bien de vertus, dont on ne saurait, pour s’assurer leur compagnie, que toucher avec modération… « Celui qui mange à la table du roi / du notable ne peut pas dire la vérité au roi / au notable » (proverbe africain). Bref, ces fardeaux-là, ils « se refusent à les remuer du doigt ».

Vous, dit Jésus à ses disciples, ne vous en laissez pas imposer. Faites simplement ce qu’ils disent. C’est aussi, pour qui sait entendre, une bonne nouvelle qui sort de leur bouche, à recevoir par la seule confiance, la foi seule. Entendez-y donc les promesses de la grâce — gratuite mais pas à bon marché comme les indulgences que dénonçait Luther.

Ils élargissent les phylactères pour être mieux appréciés ? Pas pour vous… Du coup on est devenu plus subtil ! Pas de phylactères, pas de franges de prière... On a retenu la leçon de Jésus, et laissé les phylactères visibles... pour d’autres certificats d’humilité, plus discrets ! Cela dit, on a gardé le goût des premières places chez les officiels et aux unes des magazines.

Pour ceux qui veulent être disciples de Jésus de la façon que prône Jésus, remise en honneur par la Réforme, les choses sont appelées à se passer autrement…

Paul avait compris tout ça, qui — rappelons-nous — se félicitait d’être jugé mauvais prédicateur, ou mauvais rhéteur, si l’on préfère (1 Co 1-2). Malaisé à entendre par les chercheurs de prestige médiatique. À ceux qui veulent de belles paroles de sagesse, ou des paroles puissantes et renversantes, il oppose la faiblesse et l’insipide de la croix.

Jésus, avant lui, n’est dupe ni des critiques, ni des compliments, qui sont finalement la même chose, autant de pièges. De sa parole, il n’attend pas en écho des compliments et des échos dans les journaux. « Il a bien parlé », dira-t-on pour se croire dispensé de mettre en pratique sa parole ou de comprendre ce qu’il veut dire concrètement... Lui attend de la mise en pratique qui libère en vérité.

Et puisque, apparemment, il ne cherche pas les compliments, on essaie donc de le déstabiliser en ruinant son audimat par des pièges… ce qui revient au même.

Car s’il n’a peut-être pas les phylactères aussi larges, on lui donne volontiers les titres flatteurs, et il n’a même pas la fausse de humilité de les refuser, remarquez — « un seul est votre docteur, le Christ », souligne-t-il. Ses disciples sont mis en garde, on tentera la même chose pour eux, les flatter, et cela leur plaira, forcément, bien que pour eux ce ne soit peut-être pas aussi mérité, ni exempt de la tentation de s’y complaire. Et ça ne vaut pas que pour les prédicateurs et autres scribes, théologiens et savants.

La vraie valeur est autre. « Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé ». Celui qui à nos yeux ne compte pas, c’est lui que Dieu exalte ; et c’est bien lui que le Christ a rejoint (Ph 2).

Alors pourquoi pas les rites, par lesquels même la parole de Dieu se fait signe, pourquoi pas les phylactères (Jésus n’a rien dit contre), pourquoi pas les différentes façons de célébrer la sainte Cène ou autres actes pastoraux, à la luthérienne, à la réformée ou autre, pourquoi pas les différentes organisations de l’Église. À l’instar des phylactères, cela a son sens, mais comme tout signe, cela est second, n’a pas fonction d’exalter celui qui en bénéficie, mais de le renvoyer, de nous renvoyer à la vérité de parole de Dieu et à son fruit.

La gloire, ici, est cachée. De sorte que la liberté du chrétien annoncée par Luther est d’abord liberté intérieure, devant Dieu seul. Vivre devant Dieu par la foi seule, c’est cela être héritier de la Réforme, quelle que soit la tradition — luthérienne, réformée ou autre — par laquelle on l’a reçue.

R.P.
Draguignan 30.10.11


dimanche 23 octobre 2011

Le plus grand commandement




Exode 22, 20-26 ; Psaume 18 ; 1 Thessaloniciens 1, 5-10

Matthieu 22, 34-40
34 Apprenant qu’il avait fermé la bouche aux Sadducéens, les Pharisiens se réunirent.
35 Et l’un d’eux, un légiste, lui demanda pour lui tendre un piège :
36 "Maître, quel est le grand commandement dans la Loi ?"
37 Jésus lui déclara : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée.
38 C’est là le grand, le premier commandement.
39 Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
40 De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes."


*

Voilà un commandement — le plus grand des commandements — qui nous conduit au cœur de la justification par la foi.

Avant d’aller plus loin une question. « Jésus déclara : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : Tu aimeras (pour) ton prochain comme (pour) toi-même. » Ainsi le dit Jésus, selon l’évangile. Jésus aurait-il donc inventé ce commandement, ou ces deux commandements, surtout le second, pour contrer un judaïsme qui les aurait ignorés ? Croire cela, comme on l’entend parfois affirmer, est faire preuve d’une belle inculture biblique. Les deux commandements sont non seulement dans la Torah, mais sont considérés par le judaïsme comme le cœur de la Torah. Comme le dit Jésus : « De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes ». Et il n’y qu’à voir le passage parallèle en Luc, où c’est le légiste qui donne la réponse.

Utiliser Matthieu, réputé auprès des spécialistes comme le plus juif des Évangiles, pour appuyer un préjugé anti-juif, voilà qui est fort de café. Voilà en plus qui est ne rien comprendre au piège que l’on tend à Jésus dans ce texte. Le piège vient de ce qu’on le soupçonne d’être aussi inculte sur la Torah que le sont ceux qui tirent de ce texte un argument anti-juif.

« Lui tendre un piège » : quel est le piège ? La question paraît pourtant simple !... Eh bien : il vient de « fermer la bouche aux sadducéens », précise le texte, qui signale ainsi que le piège est en lien avec un soupçon pharisien de concurrence illégale. « Fermer la bouche aux sadducéens » relève, en quelque sorte, de la responsabilité des pharisiens.

Quel est donc ce paysan, qui vient de Galilée, et qui, avec son accent bizarre et campagnard, coince les sadducéens devant tout le monde, et ô comble, en employant des arguments similaires aux leurs, pharisiens. Car Jésus a employé des arguments que ne renieraient pas les pharisiens, arguments parfaitement talmudiques. Mais que sait-il du cœur de l’enseignement pharisien ? C’est sur cela que porte le piège.

Tout cela rappelle le piège que les prédicateurs officiels du Moyen Age avaient voulu tendre aux vaudois, qui se mêlaient, en toute illégalité, de prêcher l’Évangile contre l’interdiction romaine de la prédication des laïcs. Faisons donc un petit détour par les vaudois et cet épisode les concernant.

Pour l’Église romaine d’alors, ce n’est pas tant leur prédication qui gêne : bientôt François d’Assise obtiendra l’autorisation de faire la même chose qu’eux. C’est pour éviter le renouvellement continuel du problème posé par les vaudois, que, diplomate, la papauté autorisera François d’Assise à prêcher quelques années après.

Les vaudois eux n’ont pas reçu cette autorisation. Alors on cherche à les piéger, en montrant que leur formation est insuffisante. À l’un d’eux qui comparaît à Rome, un clerc romain demande successivement s’il croit en Dieu – oui ; en Jésus-Christ – oui ; en l’Esprit saint –oui. Jusque là tout va bien, et voici le piège : en la Vierge Marie ? – oui, répond naïvement le vaudois qui ne flairait pas le piège dans la question. Et tout l’aréopage des ecclésiastiques romains et savants de s’esclaffer en disant : « et ça prétend prêcher l’Évangile ! »

Où est le problème me direz-vous ? C’est que les savants théologiens savent que si l’on croit en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, on ne croit pas en la Vierge Marie, mais on croit que Marie est vierge. Nuance importante que le vaudois a négligée ce jour-là, se ridiculisant auprès des clercs.

C’est un piège similaire qui est tendu à Jésus, lui qui rabat le caquet des adversaires des pharisiens : de quel droit ?

Alors on va voir s’il est si fort que cela. « Quel est le grand commandement dans la Loi ? » Question difficile : il y en a 613 ! — selon ce nombre traditionnel dont Moïse Maïmonide fera au XIIe siècle l’exposé détaillé. Seules les écoles des pharisiens disent ce qu’il en est du plus grand des commandements.

Et, ô surprise, Jésus répond comme il faut ! Après les sadducéens, ce sont ceux des pharisiens qui doutaient de cela qui doivent se raviser.

Ce qui importe alors, le piège étant déjoué, c’est certes la vérité des paroles annoncées, que Jésus reconnaît aux pharisiens, il vient de dire la même chose qu’eux — mais surtout sa mise en pratique : là il y aurait beaucoup à dire. Quant aux pharisiens peut-être, et puisque la parole de Jésus est encore actuelle, quant à nous.

Car enfin, si l’on a compris, que l’on soit pharisien ou chrétien, que le cœur de la Loi est l’amour de Dieu qui se traduit en amour du prochain, qu’est-il besoin qu’on lui tende ces pièges, à ce prochain, notamment quand il n’a d’autre ambition que de faire ce pourquoi il a été envoyé, prêcher la vérité de Dieu ! Ce n’est pas le premier piège qui est tendu à Jésus par ses auditeurs, à Jésus et à ses successeurs, quant à leur culture.

Qu’est-il besoin, au lieu de recevoir la parole de ce Dieu que l’on proclame aimer, de ce comportement superficiel qui voudrait mesurer les envoyés de Dieu et prédicateurs de sa parole à l’aune d’on ne sait quel audimat — que l'on tente de ruiner par un piège ?! Façon de ne pas écouter la parole de Dieu. Car enfin, si, admettons, Jésus n’avait pas répondu à la mesure des justes critères pharisiens de la hiérarchie des commandements, est-ce que cela l’aurait disqualifié, aurait disqualifié la parole de Dieu qui sort de sa bouche ?

Au goût de ces pharisiens en question ici, oui certainement — comme la réponse des vaudois les disqualifiera aux yeux des clercs romains. Ce faisant c’est eux qui risquent, se privant de sa mise en pratique, de se priver ainsi de la parole de ce Dieu dont ils confessent que le plus important est de l’aimer par-dessus tout.

Mais Jésus n’est pas dupe. Sa prédication risque fort de n’être pas aimée. Pour une raison simple : de tout temps, comme il le rappellera, on a toujours encensé les faux prophètes et rejeté les vrais (Luc 6: 22, 23, 26). Les faux prophètes ne dérangent pas. Les vrais portent une parole dont le rôle est de déranger, précisément.

Pour les disqualifier, inconsciemment pour n’être pas dérangé, on leur cherche des poux dans la tête pour s’en débarrasser, ou on tente de les mettre dans sa poche pour n’en être plus dérangés. Voilà comment, sans s’en apercevoir, les interlocuteurs des Jésus se sont eux-mêmes mis en question, par la seule bonne réponse à leur question.

Aimer Dieu et le prochain, et donc s’abstenir de telles manigances. Évidemment, j’y ai déjà fait allusion, ce n’est pas le seul fait de ces pharisiens venus rencontrer Jésus ce jour-là. Et nous, est-ce que la parole de Dieu nous dérange au point que nous voulions la soumettre à l’audimat qui nous dispensera de l’entendre ?

Venons-en à présent au message de ce double commandement sur lequel tous s’accordent donc, Jésus et ses adversaires : aimer Dieu et son prochain : mais commande-t-on d’aimer ? demandera aujourd’hui la sagesse moyenne. Mais voyons, aimer ne se commande pas ! répond cette même sagesse à sa propre question. Eh bien si, dit Jésus avec la Bible et les pharisiens, cela se commande. Signalons que le mot aimer employé ici se traduirait adéquatement par chérir. Et cela se commande ! Qu’est ce qui m’est la plus cher ? Mon travail, ma voiture, mon argent, mes bijoux, mon prestige ? Que sais-je encore ?

Le commandement est alors celui d’une conversion, d’un retour, basé sur le souvenir que Dieu doit passer avant dans nos préoccupations et nos intérêts. Cela s’appelle la méditation. Comment faire pour que Dieu nous soit cher, le plus cher ? Compter ses bienfaits par exemple, et au cœur de ce décompte, découvrir que chacun de nos prochains a pour lui un prix infini.

Apprendre à découvrir le prix, la valeur infinie de Dieu qui nous accueille et la valeur infinie de chacun aux yeux de Dieu. Ce faisant, on est au cœur de la justification par la foi seule, qui seule fonde l’accomplissement de tous les commandements de Dieu, selon Luther. Je le cite dans le Traité de la Liberté du chrétien :

« […] Pour quelles raisons à bon droit on attribue à la foi un pouvoir assez grand pour qu’elle puisse satisfaire aux exigences de tous les commandements et qu’elle nous justifie sans le concours d’aucune bonne œuvre [ ? Parce] qu’elle satisfait aux exigences du premier commandement qui prescrit : « Tu honoreras un seul Dieu. » Quand vous ne seriez que bonnes œuvres des pieds à la tête, vous ne seriez quand même pas juste, vous n’honoreriez encore nullement Dieu et vous ne satisferiez pas aux exigences du tout premier d’entre les commandements. Car il n’est pas possible d’honorer Dieu sans lui reconnaître la véracité et toutes les qualités, comme il les possède d’ailleurs vraiment. C’est ce que ne fait aucune bonne œuvre, mais seule le fait la foi du cœur.
Aussi est-ce en elle seule que l’homme devient juste et satisfait aux exigences de tous les commandements. Car celui qui satisfait aux exigences du premier et du plus important d’entre les commandements satisfera sûrement et aisément aux exigences de tous les autres commandements. Les œuvres, par contre, sont choses mortes, elles ne pourraient honorer ni louer Dieu, encore qu’on puisse y recourir et en user pour l’honneur et la gloire de Dieu, mais nous cherchons ici non pas celui qui est mis en action, comme sont les œuvres, mais celui qui agit par lui-même et le maître d’œuvre qui honore Dieu et accomplit les œuvres. Ce n’est à rien autre qu’à la foi du cœur que nous devons essentiellement et entièrement d’être justes, aussi répand-on une doctrine dangereuse et absurde quand on enseigne que c’est par les œuvres qu’il faut accomplir les commandements, alors qu’avant de pratiquer les œuvres, il faut satisfaire par la foi à ces exigences et les œuvres viendront après l’accomplissement des commandements. »

R.P.
Vence, 23.10.11