samedi 16 décembre 2017

Ombre et lumière




Ésaïe 61, 1-11 ; Luc 1, 46-54 ; 1 Thess 5, 16-24 ; Jean 1, 6-8 & 19-28

Jean 1, 6-8 & 19-28
6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean.
7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.
[…]
19 Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Judéens envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question : "Qui es-tu ?"
20 Il fit une déclaration sans restriction, il déclara : "Je ne suis pas le Christ."
21 Et ils lui demandèrent : "Qui es-tu ? Es-tu Élie ?" Il répondit : "Je ne le suis pas." — Es-tu le Prophète ?" Il répondit : "Non.
22 Ils lui dirent alors : "Qui es-tu ?… que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés ! Que dis-tu de toi-même ?"
23 Il affirma : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme l'a dit le prophète Ésaïe."
24 Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens.
25 Ils continuèrent à l'interroger en disant : "Si tu n'es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu ?"
26 Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ;
27 il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale."
28 Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.

*

Un dialogue entre des religieux qui lui sont envoyés, et Jean, interrogé. Un dialogue en forme de questions-réponses : qui es-tu, toi qui n’es reconnu par personne d’autorisé, en tout cas pas par nous, responsables religieux ? Et Jean, qui ne prétend rien, rien qu’accomplir la volonté du Dieu qui l’envoie ; Jean rejette en bloc toutes les références flatteuses que certains lui appliquent, autant de vrais titres glorieux.

Et pourtant les rumeurs persistantes ont tout pour l’encourager à céder à cette tentation, pour l’inciter à succomber aux croyances qui sont derrière. Pensez : Jean être céleste ! Prophète venu du ciel ! On lui reconnaît même fréquemment une fonction qui s’inscrit dans la lignée d’une étrange parole du prophète Malachie, cette parole qui annonçait la venue future d’Élie, cet autre prophète qui, lui, avait été enlevé au ciel !

Alors, Jean, nouvel Élie ? Oh, allez, peut-être pas forcément, pour tous, un ange descendu du ciel, mais simplement un précurseur semblable à l’Élie de Malachie, au message de l’Élie de Malachie. Voilà qui n’est déjà pas mal : un homme envoyé de Dieu, dit le texte-même que nous avons lu : cela pourrait s’interpréter dans le sens où on le pousse.

*

Être céleste, Jean, ou nouvel Élie ? Il n’a pas cette prétention : lui est l’homme de la terre, simple messager de l’aplanissement du chemin où va passer un autre ; un simple témoin, témoin de la lumière, d’une lumière qui le dépasse de tout l’infini qui est entre celui qui vient du ciel précisément, cette lumière, et lui, Jean, qui, comme tous les témoins, n’est que poussière du désert, et signe d’une lumière si puissante que l’ombre seule en fait deviner la source. Cette lumière qui précède le monde et par laquelle le monde a été fait : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. » (Jean 1, 1-5).

On sait d’où vient la lumière en voyant l’ombre qu’elle projette depuis un simple témoin. Jean est ce témoin. Il sait ne produire que de l’ombre ; mais qui montre l’origine de la lumière.

C’est cela Jean : le témoin de la terre, indiquant a contrario la lumière du ciel, depuis l’ombre qu’elle projette par lui. Le témoin, voix dans le désert, apparaît avant qu’on ne perçoive la source de la lumière, mais la lumière l’a précédé. Il n’apparaît qu’en contraste à une lumière qui le déborde infiniment, et qu’on ne voit pas en elle-même parce qu’elle éblouit. Le témoin renvoie à elle. Mais sans lumière, il ne serait jamais apparu. « Il vient après moi, mais il était avant moi », dit Jean de Jésus.

Là apparaît le grand rôle de Jean : être l’ombre qui fait paraître la lumière. N’être visible que comme ombre de la lumière. Là est toute la mission de Jean : s’effacer, être simple ombre, pour faire apparaître la lumière. Ou, pour le dire dans les termes d’Ésaïe, qu’il cite : aplanir le chemin du Seigneur qui vient, Jésus, la Parole éternelle : quiconque s’élève, s’exalte et se prétend lumineux, se prétend brillant, vit pour cela nécessairement dans les ténèbres !

Jean a choisi : s’effacer ; plus que de briller, être l’ombre, pour vivre dans la lumière, être l’ombre de la lumière, l’ombre qui dévoile la lumière : c’est de cette façon qu’il peut aplanir le chemin du Seigneur : en se sachant indigne d’en dénouer les sandales. Même sa prédication et le baptême qu’il donne, sont l’ombre de la lumière. À combien plus forte raison pour nous. C’est le baptême administré de façon invisible, comme un souffle, Esprit soufflé par le Christ, qui sauve. Comme le dit Jean, nous n’avons de pouvoir que celui de répandre de l’eau, de témoigner, pas de communiquer l’Esprit.

De même, c’est la Parole éternelle, créatrice de l’univers, cette Parole devenue chair, Jésus, qui peut sauver — et point nos paroles, aussi remarquables sembleraient-elles.

*

S’il en est ainsi de nos paroles et gestes religieux, que dire alors de nos autres diverses gloires passagères, autant d’instruments qui pourraient être au service du Seigneur, autant d’instruments inutiles, au mieux, d’oppression au pire pour qui n’y prend point garde !

On pourrait dire cela de tous les aspects glorieux, croyons-nous, de nos vies : autant de possibles abats-jours visant sans le savoir toujours clairement, à voiler le Christ… Alors aujourd’hui, que l’attente de Dieu donne à chacun de nous de devenir un peu une ombre, l’humble ombre du soleil magnifique que nous pourrons ainsi fêter et accueillir dignement. Que Dieu nous accorde cette joie : être ainsi vraiment de la fête qui est d'être appelés à devenir enfants de Dieu dans la lumière que nous attendons à Noël.


R.P., 3e dimanche de l'Avent,
Vivonne, 16.12.17, Poitiers, 17.12.17


dimanche 10 décembre 2017

"Allons donc jusqu’à Bethléem"




Ésaïe 40, 1-11 ; Psaume 85 ; 2 Pierre 3, 8-14 ; Marc 1, 1-11

Ésaïe 40, 1-11
1 Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
2 Parlez au cœur de Jérusalem, et criez lui Que sa servitude est finie, Que son iniquité est expiée, Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés.
3 Une voix crie : Préparez au désert le chemin de l’Éternel, Aplanissez dans les lieux arides Une route pour notre Dieu.
4 Que toute vallée soit exhaussée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les coteaux se changent en plaines, Et les défilés étroits en vallons !
5 Alors la gloire de l’Éternel sera révélée, Et au même instant toute chair la verra ; Car la bouche de l’Éternel a parlé.
6 Une voix dit : Crie ! — Et il répond : Que crierai-je ? Toute chair est comme l’herbe, Et tout son éclat comme la fleur des champs.
7 L’herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent de l’Éternel souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe :
8 L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.
9 Monte sur une haute montagne, Sion, pour publier la bonne nouvelle ; Élève avec force ta voix, Jérusalem, pour publier la bonne nouvelle ; Élève ta voix, ne crains point, Dis aux villes de Juda : Voici votre Dieu !
10 Voici, le Seigneur, l’Éternel vient avec puissance, Et de son bras il commande ; Voici, le salaire est avec lui, Et les rétributions le précèdent.
11 Comme un berger, il paîtra son troupeau, Il prendra les agneaux dans ses bras, Et les portera dans son sein ; Il conduira les brebis qui allaitent.

Marc 1, 1-4
1 Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu.
2 Selon ce qui est écrit dans Ésaïe, le prophète : Voici, j’envoie devant toi mon messager, Qui préparera ton chemin ;
3 C’est la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers.
4 Jean parut, baptisant dans le désert, et prêchant le baptême de repentance/de retour, pour la rémission des péchés.

*

Luc 2, 13-15
13 Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, qui louait Dieu et disait :
14 "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés."
15 Lorsque les anges se furent éloignés d’eux vers le ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons donc jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître.

*

« Gloire à Dieu au plus haut des cieux » ont chanté les anges — « multitude de l’armée céleste ». Il s’est passé là quelque chose d’extraordinaire, qui fait chanter toute la Création visible et invisible — « toute chair verra la gloire du Seigneur » (Ésaïe (40, 5).

D’un côté toute la puissance — la Création et ses fondements célestes, les armées célestes ; de l’autre l’humilité de la crèche où naît le souverain de toutes ces armées célestes, toute la « multitude de l’armée céleste »… « la gloire de l’Éternel sera révélée », écrit Ésaïe (40, v. 5).

Car voilà donc que la chose essentielle, celle que chantent les anges, s’est passée à Bethléem, s’est passée dans l’humilité, et concerne celui qui vaut que toutes les puissances de la Création y joignent leur louange.

Cela concerne les bergers — disant « allons donc jusqu’à Bethléem » —, et nous concerne avec eux. Cela aussi les anges le clament ! C’est le deuxième aspect de leur chant de louange : « paix sur la terre parmi les hommes de la bienveillance ».

Cela en écho à la parole de Dieu à Salomon accomplissant la construction du Temple : « si mon peuple sur qui est invoqué mon nom s’humilie, prie, et cherche ma face, et s’il se détourne de ses mauvaises voies, — je l’exaucerai des cieux, je lui pardonnerai son péché, et je guérirai son pays. » (2 Chroniques 7, 14).

*

La grâce immense que fait Dieu à chacun de nous, c'est de nous rencontrer dans la plus humble des humilités. C'est la révélation de la gloire infinie de Dieu, proclamée au livre d'Ésaïe et chantée par les anges, qui est donnée dans l'humilité de sa présence. C'est sa faveur pour nous qui nous donne de revenir à ce que nous sommes, au plus petit de ce que nous sommes, devant l'infini de ce Dieu d'infini célébré par les anges. C'est la parole d'ÉsaÏe reprise par Jean le Baptiste, la voix dans le désert prêchant « revenez », « trouvez ma faveur dans l'humilité », dit Dieu — « si mon peuple s’humilie » —, et promettant la paix.

La paix de Dieu, sa bienveillance accordée pleinement, et signifiée dans la banalité que porte l’apparence de l’enfant de la crèche pour qui s’élève la louange de toute la Création, cette paix se donne à expérimenter dans la bienveillance qui en découle parmi les hommes, puis depuis les hommes qui deviennent par leur bienveillance autant de signes de ce que la bienveillance divine est effectivement octroyée — et qu’elle se répand.

Là est tout le contraste que nous donne ce chant de louange angélique entre la puissance divine dans la Création, la magnificence du Créateur, et son effacement dans l’enfant en lequel il vient à nous.

*

À ce moment le récit entre dans toute son humilité — « si mon peuple s’humilie » —, venir aux pieds du tout-petit, ce que nous savons communément nous figurer : « Marie, Joseph, et le nouveau-né dans la crèche ». Mais là est tout le salut ! « Après l’avoir vu, les bergers racontèrent ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit enfant. » Rien de plus à dire !

Qu’à s’étonner, comme l’ont fait les auditeurs des bergers, et à reprendre nos chemins avec les bergers qui « s’en retournèrent en glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu ».

Le Créateur tout-puissant célébré par les armées célestes a bien répandu sa bienveillance, depuis Bethléem, pour que comme en cascades cette bienveillance qui jaillit de la crèche de l’enfant jusqu’en sa résurrection, se répande désormais parmi les hommes et les femmes ce monde et par les hommes et les femmes de ce monde.

*

Et cela se donne dans ce simple dévoilement : « Christ, Dieu et homme, ne fait qu’une seule personne. Si je veux trouver Dieu, je vais le chercher dans l’humanité du Christ. Aussi, quand nous réfléchissons à Dieu, nous faut-il perdre de vue l’espace et le temps, car Notre-Seigneur Dieu, notre créateur est infiniment plus haut que l’espace, le temps et la création. » J’ai cité Martin Luther (Propos de Table, Aubier 1992, p. 204).

C'est là le « commencement de l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu » (Marc 1, 1). Dans et l’espace et le temps, le Dieu d'éternité nous a rejoints. Selon Luc, il a donné ce signe de sa présence aux bergers, puis par eux à tous : « un nouveau-né dans une crèche ». Nous aussi, « allons donc jusqu’à Bethléem »… « Commencement de l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu » !


R.P. Poitiers, 10.12.17


dimanche 3 décembre 2017

Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez




Ésaïe 63, 16 à 64, 7 ; Psaume 80 ; 1 Corinthiens 1, 3-9 ; Marc 13, 33-37

Marc 13, 33-37
33  Prenez garde, veillez (et priez), car vous ne savez quand ce sera le moment.
34  Il en sera comme d’un homme qui part en voyage, laisse sa maison, donne pouvoir à ses serviteurs, à chacun sa tâche, et commande au portier de veiller.
35  Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin;
36  craignez qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve endormis.
37  Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez.

*

En une nuit d’absence du maître, parti en voyage en nous ayant confié ses biens — par trois fois, Jésus appelle à veiller, à rester éveillés.

*

La parabole est donnée au terme d’une prophétie faisant allusion à la profanation du Temple dans le livre de Daniel — Mc 13, v. 14 : « Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être — que le lecteur fasse attention »… Une prophétie écrite — « que le lecteur comprenne ! » précise le texte — comme un avertissement pour des lecteurs.

« L’abomination de la désolation » renvoie au prophète Daniel, qui annonce ainsi comme signe de catastrophe, une idole, « l’abomination de la désolation », au cœur du Temple — cela concerne donc dans l’Évangile de Marc en premier lieu ce qui adviendra en 70 : moment de grande détresse, allant des idoles romaines dans le Temple, à sa destruction et à la dévastation de Jérusalem par les Romains.

Mais Marc l’a écrit sans le mot « Temple » : l’avertissement peut donc être élargi : « Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être » (v. 14). À la veille de chaque tournant pour le peuple de Dieu, on assiste à ce phénomène qui annonce la fin d’un temps : des idoles à la place du Dieu unique que l’on ne peut représenter. Ce que le livre de Daniel appelle « l’abomination de la désolation », au cœur du Temple. Le texte de Marc évoque cela. Sans dire exactement : « établie dans le Temple » — mais : « établie là où elle ne doit pas être ». Pour un monde dans la nuit.

La détresse incomparable que signifie « l’abomination de la désolation », vaut donc pour le temps du temple de Jérusalem, mais aussi dès lors pour tous les temps qui suivent. Tandis qu’au cœur de l’avertissement brille la promesse de la délivrance : l’avènement du Fils de l’Homme céleste. Une délivrance à toute autre mesure que les délivrances qui se voient…

Lorsque « l’abomination de la désolation » est avérée, le monde semble comme vidé de la présence de Dieu, les cieux-mêmes sont ébranlés, comme dans le récit du déluge. 70 s’annonce comme un de ces moments — un signe visant une autre dimension, où tout est remis en cause.

Ébranlement des puissances des cieux par la gravité de la violence subie — comme en 70, ou encore, comme l'histoire nous a réservé d’innombrables terribles moments, nous obligeant parfois à reconsidérer tout ce qu’on a dit avant du monde et de Dieu ; les cieux ébranlés comme d’une autre façon ils peuvent être bouleversés lors d’une nouvelle configuration des espaces célestes, ainsi sous le regard de la lunette de Galilée, préfigurant de dix ans l'ébranlement de la guerre de Trente ans comme fin d'un monde…

Ici, c’est la violence destructrice qui atteint jusqu’au signe de la présence de Dieu, le Temple, profané. Au cœur de cette détresse, annonce Jésus, apparaît, le signe du Fils de l’Homme qui est dans les cieux, signe contradictoire, scellant la détresse d’un côté : « toutes les familles de la terre se frapperont la poitrine » ; ouvrant d’un autre côté, et par là-même, sur une délivrance radicalement nouvelle : promesse d’un monde nouveau…

Car à présent, Jésus annonce plus que ce qui concerne le Temple en dur : l’idole « là où elle ne doit pas être » — aujourd'hui l'idole unique que l'on veut faire passer pour le Dieu unique en tuant en son nom !

« Vous êtes le Temple de Dieu », soulignent les Écritures. C’est là le vrai sanctuaire : qu’est-ce donc qui est installé où cela ne doit pas être ? Qu’est-ce qui trône dans le « lieu très saint » du Temple de nos vies, c’est à dire au plus intime de nous même ; qu’est-ce qui y trône ? Si c’est ce qui ne doit pas y être, il y a menace !

Que dire alors de nos jours, où le Temple de Dieu, marque de la dignité humaine, est bafoué en ce cœur symbolique qu'en est pour nos jours le premier article des Déclarations de Droits de l’Homme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits », et les cinq article suivants de la Déclaration de 1948 bannissant maltraitance et torture… Une grimaçante idole ne trône-t-elle pas au cœur du sanctuaire quand sous nos, yeux, en Libye (et ailleurs), des hommes, dont la vocation est d'être le sanctuaire de Dieu, sont réduits aujourd'hui en esclavage ?

*

À présent, par trois fois, Jésus appelle directement à veiller, ou à rester éveillés, comme en l’attente d’un homme parti en voyage en nous ayant confié ses biens.

1. La première fois il s’adresse à ses interlocuteurs et illustre ses paroles d’une petite parabole d’homme en voyage qui confie des tâches, et notamment au portier chargé, lui particulièrement, de veiller, ce qui fait d’ailleurs un quatrième appel à veiller, indirect celui-là, allusif, puisque adressé au portier.

2. La deuxième fois, Jésus reprend l’exhortation, mais il passe de l’histoire indirecte, à un « vous » introduit dans ce qui n’est donc plus simplement une parabole.

3. La troisième fois, il passe du “vous” au “tous”. Ce qui peut s’entendre dans premier temps comme les disciples auxquels il s’adresse et les disciples à venir qui entendront ou liront ces propos, c’est-à-dire, nous, ou bien ses contemporains d’un côté, et le reste du monde de l’autre, c’est-à-dire encore nous.

Une fois : “vous”, veillez, avec illustration dans laquelle apparaît un portier chargé, lui, de veiller. Une deuxième fois, la parabole se confond avec l’exhortation; “Vous” deviennent chacun “portiers”. Une troisième fois, on passe à “tous” — tous portiers en quelque sorte. La petite parabole de l’homme parti en voyage laisse à penser qu’il y a plusieurs tâches.

Mais la tâche du portier est la plus importante, voire la seule qui compte, celle en tout cas qu’il s’agit de rechercher : veiller. Pendant le départ du maître, ses serviteurs ont l’autorité, ce qui n’est pas rien, ce qui n’est pas rien quand on comprend qui représente l’homme : le maître absenté, à savoir Dieu !

Le départ du Maître, de Dieu, ou du Christ, n’est pas un départ pour rire. Dieu est réellement absent, nous sommes dans la nuit — ce qui est signifié ici dès le départ par le fait que le Père seul sait, pas même les anges, ni même le Fils !

Voilà qui est ambivalent : en premier lieu c’est tragique. Nous voilà seuls en un monde dont l’Histoire nous montre chaque jour combien il est épouvantable. Du coup l’autorité ayant été remise aux serviteurs, chose qui fait peur, Dieu n’est pas coupable des horreurs que commettent les hommes.

Mais quand même : pourquoi donc est-il parti ? Un voyage !? Si on était chez Luc (19, 12), on le saurait : il est parti pour être investi de la royauté. Ici c’est tout de même un peu pareil : dans le temps de son exil, de son absence, il ne règne pas. Absence réelle dont on sait les conséquences tragiques.

C’est que durant cette absence, autre chose, peut-être règne en nos vies — peut-être même que son absence est en rapport avec le fait qu’il a été détrôné du lieu très saint de nos vies. Et peut-être que l’on ne sait pas cela, peut-être qu’on l’ignore, jusqu’au jour, où… « lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être » — « lorsque vous verrez » précise le texte. Un jour apparaît que quelque chose régnait au cœur de nos vies en l’absence maître sans que — jusque là — on s’en soit rendu compte.

Alors, lorsque vous « lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être » c’est que le temps de la délivrance s’est approché…

*

Et c’est ici précisément que la bonne nouvelle intervient dans la prophétie donnée par Jésus. À ce moment précis, le jour de la délivrance est en vue. Un autre monde est possible parce qu’on a vu l’abomination de la désolation installée où elle ne doit pas être…

Du coup, en percevant bien cela, voilà qu’on comprend mieux l’importance de la tâche du portier, de la vigilance : la vraie vie, la joie, est dans la présence du Maître, pas dans son absence, alors qu’il semble absent du cœur du Temple, remplacé par une idole.

Voilà qui éclaire d’une lumière crue, et encore faible certes, comme celle d’une chandelle dans la nuit, un aspect du tragique de notre vie agitée. Voilà qui rend tellement souhaitable ce retour du maître, déjà au cœur de nos vies.

Voilà que la vraie vie est de veiller. Il y a quelque chose à ne pas rater. « Vous ne savez pas quand ce sera le moment » disait Jésus au début de son exhortation. Ne vous endormez donc pas de ce sommeil qui consiste à s’imaginer que le temps de ce monde est éternel, et qu’on peut se comporter — d’une part, autrement qu’en gérant provisoire ; et par ailleurs qu’on peut se permettre de croire que ce train qu’on rate aujourd’hui repassera demain.

À nouveau, c’est aujourd’hui le jour du salut. C’est aujourd’hui que le bonheur passe à portée de main. Ce soir ? Cette nuit ? Demain matin ? C’est de cette façon étrange que vient le Royaume, que du cœur de l’absence, le Maître se fait présent au milieu de nous.


RP, Poitiers, 1er dimanche de l'Avent, 3/12/17


dimanche 26 novembre 2017

Christ caché et tout proche




Ézéchiel 34, 11-17 ; Ps 23 ; 1 Co 15, 20-28 ; Matthieu 25, 31-46

Ézéchiel 34, 11-17
11 Ainsi parle le Seigneur Dieu: Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin.
12 De même qu’un berger prend soin de ses bêtes le jour où il se trouve au milieu d’un troupeau dispersé, ainsi je prendrai soin de mon troupeau; je l’arracherai de tous les endroits où il a été dispersé un jour de brouillard et d’obscurité.
13 Je le ferai sortir d’entre les peuples, je le rassemblerai des différents pays et je l’amènerai sur sa terre; je le ferai paître sur les montagnes d’Israël, dans le creux des vallées et dans tous les lieux habitables du pays.
14 Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d’Israël. C’est là qu’il pourra se coucher dans un bon herbage et paître un gras pâturage, sur les montagnes d’Israël.
15 Moi-même je ferai paître mon troupeau, moi-même le ferai coucher — oracle du Seigneur Dieu.
16 La bête perdue, je la chercherai; celle qui se sera écartée, je la ferai revenir; celle qui aura une patte cassée, je lui ferai un bandage; la malade, je la fortifierai. Mais la bête grasse, la bête forte, je veillerai sur elle ; je ferai paître mon troupeau selon le droit.
17 « Quant à vous, mon troupeau, ainsi parle le Seigneur DIEU: Je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs.

Matthieu 25, 31-46

31 « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire.
32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres.
33 Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche.
34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.
35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli;
36 nu, et vous m’avez vêtu; malade, et vous m’avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi.
37 Alors les justes lui répondront: Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire?
38 Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir?
39 Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi?
40 Et le roi leur répondra: En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait!
41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche: Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges.
42 Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire;
43 j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli; nu, et vous ne m’avez pas vêtu; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.
44 Alors eux aussi répondront: Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t’assister?
45 Alors il leur répondra: En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.
46 Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle. »

*

Derrière cette parabole fameuse de Matthieu, il y a Ézéchiel (texte de ce jour : ch. 34, 11-17), parlant du retour d’exil et de la façon dont les choses se passent tandis que Dieu ramène à lui ses brebis exilées, humiliées, maltraitées.

Les deux réalités, le départ pour l’exil (exil pour Babylone, mais surtout exil spirituel, loin de Dieu), puis le retour — c’est-à-dire le repentir —, donnent les deux faces d’un jugement, d’une séparation : ce que souligne Matthieu qui retient d’Ézéchiel cette dimension spirituelle : exil loin de Dieu — et qui étend le propos aux nations. L’exil a dévoilé qu’il y a des enfants d’Israël dispersés et cachés dans toutes les nations. Là où Ézéchiel parlait de l’Israël historique, Matthieu parle à présent des nations, pour dire la venue du règne de Dieu sur l’univers, sur toutes les nations.

*

L’appel, concernant toutes les nations, vaut aussi pour tous les temps. Où l’on retrouve le « veillez et priez », concernant alors non seulement le temps (« vous ne savez ni le jour ni l’heure »), mais concernant aussi le « comment ? » : sous quelle forme ? — : sous quelle figure le Fils de l’Homme se présente-t-il avant de se dévoiler ?

Nous ne savions pas que c’était sous cette figure-là, diront les justes ! Et c’est pourtant ainsi… « Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde ». Dans l’immédiat, ce Christ caché, le Fils de l’Homme, peut l’être dans les premiers disciples persécutés, les témoins du Christ, porteurs du Christ dispersés cachés et persécutés parmi les nations. Mais l’ignorance d’avoir accueilli Jésus (qui s’adresse ici à des croyants) nous contraint à entendre cela de façon plus large. Il est vraiment caché. Frappante, cette ignorance !

Dès lors, si le service du Christ caché peut-être rendu par quiconque, comme l’induit le texte, même non-croyant, quelle est alors notre spécificité comme chrétiens me direz-vous ? Eh bien simplement cette spécificité remarquable ! — : nous sommes avertis, nous savons où peut se cacher le Fils de l’Homme. Si ce n’est pas une spécificité et un privilège, qu’est-ce donc ?

Avec cette grâce remarquable : si nous avons raté maintes fois le Christ, à présent nous savons, il est toujours temps d’effacer les ardoises pour l’accueillir tout à nouveau, où qu’il se présente pour nous arracher à ce temps qui se corrompt afin de nous élever dans l’éternité, dès aujourd’hui, prêts à la rencontre définitive de celui qui est venu sauver le monde.

*

Mais allons un peu plus loin. Parce que jusque là, tout cela reste à la fois théorique et au fond culpabilisant. Théorique parce que l’on ne perçoit pas forcément jusqu’où mène cet accueil de quiconque en qui se cache le Christ. Culpabilisant parce qu’on perçoit vite, pour ne pas dire immédiatement, qu’on n’en a évidemment pas fait assez !

On comprend vite que ce n’est pas seulement de quelques euros, ni de nourriture, vêtements, abri, ou visite qu’il est question. Et la progression dans le propos de Jésus le laisse bien apparaître : « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. »

On passe d’un besoin élémentaire : un sandwich, à des zones autrement inquiétantes.

À ce point, perce cette réflexion : « même si certes, je dois en prendre ma part, je ne peux toutefois pas porter toute la misère du monde ». Et alors la parole de Jésus semble devenir tout sauf Évangile libérateur.

*

« Misère du monde » ? C’est peut-être bien de cela qu’il s’agit en effet — tout particulièrement à notre époque de communication et de médiatisation mondialisées. Où l’on retrouverait ce qui est annoncé dans le propos de Jésus : le jugement des nations. Où l’on ne peut pas, l’on ne peut plus, ignorer ce que l’on sait concernant le reste du monde.

Posons-nous la question : où se cache le Christ aujourd’hui, aujourd’hui au sens précis de ce mois-ci, cette semaine-ci ? Avec ce que j’ai pu entendre notamment sur Internet, une question ne peut que nous/me tarauder : le Christ ne se cache-t-il pas aujourd’hui sous le visage d’un Africain, une Africaine sud-sahariens en Libye, réduits en esclavage sous nos yeux médiatiques, avec des nations, leurs nations et nos nations qui se taisent ou usent de diplomatie, en total décalage avec les cris de colère impuissante de tant de jeunes africains postant ces cris en vidéo sur les réseaux sociaux ? Quand est bafoué scandaleusement le premier article des Déclarations de Droits de l’Homme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits », et les suivants bannissant maltraitance et torture.

Et quand on sait que le signe énorme qui est dans le « c’est à moi que vous l’avez fait » est l’établissement en dignité infinie, l’établissement du prochain au statut de fils ou fille de Dieu (la tradition juive a une histoire parallèle concernant les femmes, à accueillir toutes comme la mère possible du Messie)… Quand on sait que c’est de cette dignité-là qu’il est question, s’est creusée une vaste question !… Qui ressemble fort à un jugement des nations !

Où il apparaît que ces paroles, « c’est à moi que vous ne l’avez pas fait », portent aussi (avec ce qu’elles exigent) la marque de l’impossibilité de leur réel accomplissement ; et c’est terrible. C’est ici que doit d’abord nous conduire ce texte, sous peine d’être ou un passage vers une fausse bonne conscience de qui penserait avoir assez fait, celle d’un orgueil inconscient ; ou au contraire un vrai poids : « Malheur à moi car je suis perdu : j’ai vu les exigences de Dieu, et je n’y ai pas satisfait. »

Si on en est là, le texte a déjà accompli un de ses offices. Nous conduire à la grâce : alors l’ange prit une braise sur l’autel, « il m’en toucha la bouche et dit : "dès lors que ceci a touché tes lèvres, ta faute est écartée, ton péché est effacé" » (Es 6) ; une grâce qui n’est pas à bon marché, une grâce qui engage. Quand on en est là, on n’a bien sûr pas résolu la question humaine sur laquelle débouche ce texte.

Pas plus que vous, je n’ai de recette, mais force est de constater que l’heure est proche de la colère, redoutable, l’heure est venue de hurler notre impuissance devant Dieu. Où l’on entend tout à nouveau ces Psaumes chargés d’imprécations qui troublent tant notre paix et que le Christ a pourtant priés — c’était ses prières !

Car avec son exigence de dignité, d’élévation au statut d’enfant de Dieu de quiconque en qui se cache le Christ, notre texte a posé l’espérance urgente d’un autre monde, avec pour fondement l’amour, concret, du prochain, aujourd’hui réduit en esclavage — « j’ai entendu la voix des opprimés » dit Dieu au livre de l’Exode ; où l’exigence d’une Cité nouvelle, déjà, en signe, se dessine pour les disciples : « Si cherchant sa route, / Un peuple t’écoute, / Il vivra heureux ; / Il verra les signes / Qui déjà désignent / La Cité de Dieu. » (Ps 33)

Que nous dit alors l’Évangile aujourd’hui ? Il nous dit que si, certes, « vous aurez toujours les pauvres avec vous », tous les humiliés, et on en voit aujourd’hui tout le tragique, ce dont il s’agit, c’est quand même d’une dignité perdue, perdue déjà, sans doute, aux portes de l’Éden, premier exil, portes fermées par l’Ange à l’épée flamboyante, dignité rétablie pleinement dans le Christ ressuscité (1 Co 15, 20-28)… et caché en chacun des plus petits de ses frères et sœurs, en chacun de nous, de vous, de ceux que nous côtoyons — une présence aimante propre à engloutir nos peurs, en son temps, ce temps tout proche, déjà là : « n’ayez crainte, je suis tout proche ».


RP, Châtellerault, 26/11/17


dimanche 12 novembre 2017

Dix demoiselles




Proverbes 8, 12-20 & 32-36 ; Psaume 63 ; 1 Thessaloniciens, 4, 13-18 ; Matthieu 25, 1-13

Matthieu 25, 1-13
1 Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient insensées et cinq étaient avisées.
3 En prenant leurs lampes, les filles insensées n’avaient pas emporté d’huile ;
4 les filles avisées, elles, avaient pris, avec leurs lampes, de l’huile dans des fioles.
5 Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, un cri retentit : “Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.”
7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et apprêtèrent leurs lampes.
8 Les insensées dirent aux avisées : “Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.”
9 Les avisées répondirent : “Certes pas, il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous ! Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.”
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et l’on ferma la porte.
11 Finalement, arrivent à leur tour les autres jeunes filles, qui disent : “Seigneur, seigneur, ouvre-nous !”
12 Mais il répondit : “En vérité, je vous le déclare, je ne vous connais pas.”
13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.

*

Voilà un texte disant que nous ne savons ni le jour ni l’heure où le Christ venant en gloire est présenté en futur époux — de sa Dame-Église, Dame-Appelée, future épousée céleste (cf. 2 Jean, v. 1). Et voilà dix jeunes filles, demoiselles d’honneur de la Dame-Église, séduites par cet époux divin, emportées par la séduction de son Esprit, signifié par l'huile des lampes. Séduites, les sages les comme folles. Mais voici le sommeil…

« Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l’heure. » Mais, nous ne savons ni le jour ni l'heure par rapport à quoi concrètement, hormis la délivrance lors de la rencontre de l'époux céleste ? Eh bien le contexte l'indique clairement : ici, la menace de la persécution, et donc la précarité des disciples, et la nôtre. Jésus a parlé aussi des soucis de ce monde, ou des joies illusoires (persécutions, joie, soucis — c'est la parabole du semeur, Mt 13), bref c'est tout ce qui nous fait perdre de vue la nécessité de veiller dans l'attente la délivrance. Ce qui précède immédiatement ce texte n’en laisse aucun doute :

Mt 24, 9-10 : « Alors on vous livrera aux tourments, et l’on vous fera mourir ; et vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom. Alors aussi plusieurs succomberont, et ils se trahiront, se haïront les uns les autres. »

Mt 24 : 37-39 : « Ce qui arriva du temps de Noé arrivera de même à l’avènement du Fils de l’homme. Car, dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; et ils ne se doutèrent de rien, jusqu’à ce que le déluge vînt et les emportât tous »

Mt 24, 45-50 : « Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera faisant ainsi ! Je vous le dis en vérité, il l’établira sur tous ses biens. Mais, si c’est un méchant serviteur, qui dise en lui-même : Mon maître tarde à venir, s’il se met à battre ses compagnons, s’il mange et boit avec les ivrognes, le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas »

Persécution, fêtes, soucis. « Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges »… Notre texte de ce jour…

*

La menace de la persécution, ce qu’elle a d’inéluctable — « vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom » — est on ne peut plus claire. Signe la précarité de la vie de ce temps, avec ses fêtes et ses soucis. Fragilité. Et on ne peut plus clair le fait que cela surprend toujours ses victimes — comme au fond toute menace sur la fragilité de nos vies, persécution, maladie, guerres, etc. Une imminence telle qu’elle déconcerte toujours. « Ayez de l’huile en réserve » — « veillez donc », a dit Jésus à ses disciples. C’est toujours inattendu, d’autant que les victimes savent n’avoir rien fait pour mériter ça ! La menace rappelle à ses victimes ce qui vaut pour nous tous : la figure de ce monde passe. Et on l'oublie. L'huile de la vigilance diminue…

La fermeture de la porte de la salle de noces ressemble alors à celle de la porte de l’arche de Noé… tandis que dehors, ailleurs dans le monde, fait rage aux jours où parle Jésus la violence de la persécution ; ou en d’autres temps, ou en même temps ! la douceur d'un monde tiède ou les soucis du temps… tandis que le niveau d'huile diminue. Non que les demoiselles (car il s’agit bien sûr de demoiselles d’honneur et pas de polygamie : dans la polygamie, on n'a jamais épousé dix femmes en même temps ! Tout au plus successivement, et très rarement avec un tel nombre !) — non que que les demoiselles sages et avisées soient épargnées de la persécution, maladie, guerre, ni de tout ce qui fait perdre de vue que ce monde passe, mais elles savent le secret des fioles d'huile…

*

Persécution, soucis du monde, tiédeur… Ça ne concerne pas que le temps de Jésus !

Persécution, comme signe de ce que « vous n'êtes pas de ce monde ». De nos jours, de l’Afrique à l’Asie et au Proche-Orient, où les chrétiens araméens parlent encore la langue dans laquelle Jésus donnait cette histoire de demoiselles d’honneur. Ils ont subsisté, en Irak et en Syrie, souvent persécutés, depuis les origines chrétiennes, vierge sage veillant dans la nuit…

Les persécutions n’ont jamais cessé, comme n'ont jamais cessé les soucis de ce monde et la tiédeur du temps. C'est le vrai secret, caché derrière tous les motifs que l'on veut… et qui permet aux demoiselles dotées d'huile de persévérer. C'est le secret des fioles d'huile. Jésus est exclu de ce monde parce qu'il dérange les rouages trop bien huilés de ce monde, violent contre les uns, tiède et assoupissant contre les autres…

Au-delà des prétextes idéologiques, religieux ou dogmatiques, de la persécution, allant du motif ancien de la religion illégale, à celui de l’hérésie, au matérialisme dialectique soviétique et à l’interdiction actuelle d’ériger une église dans tel pays de la péninsule arabique — motifs qu’il ne faut pas négliger —, reste que l’instabilité d’un pays a toujours pour conséquence la prise à partie de ses minorités, de celles et ceux qui pensent ou croient différemment (juifs, yézidis aujourd’hui, hérétiques antan, chrétiens…). À l'instar de Jésus, le rejeté innocent, totalement innocent, bouc émissaire et agneau du sacrifice.

Et au-delà du confort douceâtre dans lequel baignent d'autres, dans les pays tranquilles, et dans l'ignorance des soucis de ce monde qui accablent leurs tout proches dans ces mêmes pays… Pour tous, les persécutés, les inquiets, les joyeux, Jésus dit le secret des fioles d'huiles des demoiselles d’honneur qui veillent dans la nuit…

*

Huile symbole de la sagesse qui fait défaut à cinq d’entre elles, huile symbole de l’Esprit prophétique qui semble manquer cruellement au temps où il serait le plus utile. Au temps où pullulent les faux prophètes qui clament « paix, paix, et il n’y a point de paix » (Jérémie 8, 11)… tandis que les prophètes de malheur — Jérémie et les autres, jusqu'à Jésus — se voient montrer du doigt, dans l'ignorance des vierges folles.

Elles nous ressemblent, cherchant à combler ce vide que nous connaissons tous et que « seul Dieu peut combler ». Car la sagesse de Dieu dévoile en nous tous ce vide, ce manque de Dieu : qui la sagesse appelle-t-elle d'autre en effet que ceux qui en manquent ?

Nous en manquons pour ne pas savoir que toutes les séductions passagères (passager que dit cruellement la persécution) ne sont qu'autant de signes de ce manque. Au fond, que trouvons-nous d’autre que cet enseignement dans la Bible ?

En une nuit de veille, nos dix demoiselles s'assoupissent. Un assoupissement qui atteint tous les vivants, désignant notre passage en ce monde. Le sommeil cessera d'un moment à l'autre.

*

L’huile des sages n’est alors rien d’autre que cette sagesse de la foi qui seule rend pleinement disponible à l’époux, qui peut venir d’un moment à l’autre. Les folles simplement, n’ont pas su être disponibles à l’époux. Et nous, savons-nous être disponibles ? Le temps est si bref.

Sommes-nous disponibles à quoi que nous demande l’époux de la Dame céleste que nous sommes de façon cachée, sommes-nous disponibles à quoi qu’il nous demande en attendant, à son service, c’est-à-dire au service de notre prochain pour rendre ce monde qui passe plus beau, moins violent là, moins vain ici ? Il nous faut alors recevoir l’huile de l’Esprit, ou toutes les joies de la vie comme dons de Dieu en un monde qu’il faudra quitter. Et nul ne sait ni le jour ni l’heure.

Mais dans cette certitude d’un manque que rien ne saurait combler, perce alors le regard de Dieu. Avec cette parole : « Voici l’époux, sortez à sa rencontre » (Mt 25, 6).


R.P., Poitiers, 12.11.17


dimanche 5 novembre 2017

"Quiconque s’élèvera sera abaissé"




Malachie 2, 1-10 ; Psaume 27 ; 1 Thessaloniciens 2, 6-13 ; Matthieu 23, 1-12

Matthieu 23, 1-12
1 Alors Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples:
2 "Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse :
3 faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas.
4 Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt.
5 Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. Ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges.
6 Ils aiment à occuper les premières places dans les dîners et les premiers sièges dans les lieux de culte,
7 à être salués sur les places publiques et à s’entendre appeler Maître par les hommes.
8 Pour vous, ne vous faites pas appeler Maître, car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères.
9 N’appelez personne sur la terre votre Père, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste.
10 Ne vous faites pas non plus appeler Docteurs, car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ.
11 Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
12 Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé.

*

Il ressort de notre texte que ce qui importe pour Jésus c’est la vérité des paroles annoncées, qu'il reconnaît aux pharisiens : « faites et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire »… La vérité des paroles annoncées, et puis surtout la mise en pratique de ces paroles… Faites ce qu’ils disent, qui est très bon, faites ce qu’ils disent de toute façon, à défaut de faire ce qu’ils font, dit Jésus de ces bons prédicateurs. Quant aux actes — « … ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas ». Mais, de quoi s'agit-il, que ne font-ils pas ?

Pour percevoir ce dont il s’agit, il faut tout d’abord savoir qui sont et que font pharisiens et scribes : des gens remarquables que ces scribes à qui nous devons notre Bible, dont ils ont transmis les textes avec une fidélité minutieuse. Paul n'aurait pas été aussi grand s'il n'avait été pharisien. Des gens qui allaient jusqu'à donner la dîme de tous leurs biens ! Quel trésorier d’Église ou d'entraide n’aimerait pas avoir un peu plus de pharisiens parmi les cotisants et donateurs ?!

Oui, avant de commencer à dresser le début d'un réquisitoire, il est utile de penser à cette richesse spirituelle qui est la leur. Vraiment, pharisiens et scribes étaient parés de toutes les vertus. On va voir que n'est pas leur absence de vertus qui fait problème à Jésus, ça en est la surabondance ! De quoi s’agit-il donc ? Puisque loin de ne pas en faire, des œuvres, ils en font au contraire, au point que leurs actes sont remarquables ! Et que du coup tout le monde les remarque ! Cela leur vaut cette estime commune qu’ils semblent goûter tant.

*

Où l’on doit tenter d’en venir en deçà de la surface, à ce que pourrait être l’héritage commun à mettre en œuvre : « ne vous laissez pas imposer de fardeaux », ces fardeaux qu’ils ne touchent pas, dit Jésus de certains de ceux qui l’interpellent ! Qu’est-ce à dire ? De quoi est-il question, puisqu’il ne faut pas entendre par là des bonnes œuvres ? — dont ils ne manquent pas : ces fardeaux-là, les bonnes œuvres, ils les touchent, et plus que du doigt, ils en portent vraiment le poids. Il faut donc chercher ailleurs…

Par exemple, si on lit le texte, être salué sur les places publiques, admiré, etc., quel fardeau pour y parvenir — fardeau dont eux n’ont pas besoin de s’encombrer : ils sont déjà installés dans les meilleurs sièges des repas et des temples !

Mais sont-ils à la mesure de la vérité qui leur vaut — qui nous vaut éventuellement — tant d’éloges ?… Vérité que se gardent bien de pratiquer les flatteurs qui en disent tant de bien… Où il vaut mieux, pour s’assurer la compagnie des flatteurs et des gens importants, ne toucher la vertu de vérité qu'avec prudence et modération… « Celui qui mange à la table du roi — ou du notable — ne peut pas dire la vérité au roi — au notable », dit un proverbe africain. Bref, ce genre de fardeaux-là, ils « se refusent à les remuer du doigt ». Où le goût de la popularité fait bien limite à la vertu.

Vous, dit Jésus à ses disciples, ne vous en laissez pas imposer. Faites simplement ce qu’ils disent, ce qu'ils prêchent, qui est très juste. C’est aussi, pour qui sait entendre, une bonne nouvelle qui sort de leur bouche, à recevoir par la seule confiance, la foi seule. Entendez-y donc les promesses de la grâce — gratuite mais pas à bon marché — car cela vous ôtera éventuellement quelques privilèges.

Ils élargissent les phylactères, comme certificat de vertu, de piété, d'humilité, pour être mieux appréciés ? Pas pour vous, dit Jésus… Du coup on est devenu plus subtil ! Pas de phylactères, pas de franges de prière, pas de tenue spéciale… On a retenu la leçon de Jésus — ou on croit l'avoir retenue —, et on laissé les phylactères visibles et autres tenues attitrées… pour d’autres certificats d’humilité, plus discrets ! Cela dit, on a gardé le goût des premières places chez les officiels et aux unes des magazines.

Pour ceux qui veulent être disciples de Jésus de la façon que prône Jésus, les choses sont appelées à se passer autrement…

Malaisé à entendre par les chercheurs de prestige médiatique. À ceux qui veulent de belles paroles de sagesse, ou des paroles puissantes et renversantes, rappelons-nous, Paul aux Corinthiens (ch. 1 et 2) : il oppose la faiblesse et l’insipide de la croix.

Jésus, avant lui, n’est dupe ni des critiques, ni des compliments, qui sont finalement la même chose, autant de pièges. De sa parole, il n’attend pas en écho des compliments et des échos dans les journaux. « Il a bien parlé », dira-t-on pour se croire dispensé de mettre en pratique sa parole ou de comprendre ce qu’il veut dire concrètement… Lui attend la mise en pratique qui libère en vérité.

Et puisque, apparemment, il ne cherche pas les compliments, on essaie donc de le déstabiliser en ruinant son audimat par des pièges… ce qui revient au même.

Car s’il n’a peut-être pas les phylactères aussi larges, on lui donne volontiers les titres flatteurs, et il n’a même pas la fausse de humilité de les refuser, remarquez — « un seul est votre docteur, le Christ », souligne-t-il. Ses disciples sont mis en garde, on tentera la même chose pour eux, les flatter, et cela leur plaira, nous plaira, forcément, bien que pour eux ce ne soit peut-être pas aussi mérité, ni exempt de la tentation de s’y complaire. Et ça ne vaut pas que pour les prédicateurs et autres scribes, théologiens et savants.

La vraie valeur est autre. « Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé ». Celui qui à nos yeux ne compte pas, c’est lui que Dieu exalte ; et c’est bien lui que le Christ a rejoint (Philippiens 2).

Alors pourquoi pas les rites, par lesquels même la parole de Dieu se fait signe, pourquoi pas les phylactères (Jésus n’a rien dit contre), pourquoi pas les différentes façons de célébrer la sainte Cène ou autres actes pastoraux, à la luthérienne, à la réformée ou autre, pourquoi pas les différentes organisations de l’Église. À l’instar des phylactères, cela a son sens, mais comme tout signe, cela est second, n’a pas fonction d’exalter celui qui en bénéficie, mais de le renvoyer, de nous renvoyer à la vérité de parole de Dieu et à son fruit.

La gloire, ici, est cachée. De sorte que la liberté du salut nous place devant Dieu seul. Vivre devant Dieu par la foi seule, c’est cela mettre en pratique la parole de la vérité, la loi de la liberté annoncée depuis la chaire de Moïse.


RP, Poitiers, 05.11.17


dimanche 22 octobre 2017

"Est-il permis de payer le tribut à César ?"




Ésaïe 45, 1 & 4-6 ; Psaume 96 ; 1 Thessaloniciens 1, 1-5 ; Matthieu 22, 15-21

Matthieu 22, 15-21
15 Alors les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège en le faisant parler.
16 Ils lui envoient leurs disciples, avec les Hérodiens, pour lui dire: "Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte de la condition des gens.
17 Dis-nous donc ton avis: Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César?"
18 Mais Jésus, s’apercevant de leur malice, dit: "Hypocrites! Pourquoi me tendez-vous un piège?
19 Montrez-moi la monnaie qui sert à payer le tribut." Ils lui présentèrent une pièce d’argent.
20 Il leur dit: "Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles?"
21 Ils répondent: "De César." Alors il leur dit: "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu."

*

Que de succès la formule de Jésus « rendez à César… » n’a-t-elle pas eu ! Dernier usage connu en date : on en a fait depuis 1905, la racine de la laïcité et de la séparation des Églises et de l’État… Sauf que ce n’est pas du tout le propos de Jésus — qui disait cela bien avant 1905 et les autres lois de séparation modernes. Ou alors le christianisme historique est un peu long à la détente !

Quant au texte, il annonce la couleur : il s’agit d’un piège…

Voilà des pharisiens qui complotent contre Jésus, nous est-il dit, en venant avec les hérodiens !

Que les hérodiens ne supportent pas Jésus, on le comprend, ils sont payés pour ça : ce sont les pantins des Romains. Mais que des pharisiens, qui sont pourtant du parti de ceux qui n’entendent pas légitimer Rome — comme les disciples de Jésus espérant la délivrance du joug romain — que des pharisiens, donc, viennent à comploter avec les hérodiens, voilà qui est étrange.

Si la plupart des pharisiens sont conséquents dans leur adversité à l’égard de Rome, en voilà qui apparemment ne le sont pas. Et quelle longue introduction pour piéger Jésus ! — : on le flatte pour le faire parler, dit le texte.

Tout ça pour l’amener à dire devant les hérodiens, qui s’empresseront de faire leur rapport aux autorités, qu’il est le porte-parole, voire le Messie, d’un royaume souverain, Israël, et qu’il n’est évidemment pas comme Hérode, à la solde de Rome.

A moins que, pire, il ne se défile, et que lâchement, il ne prône la soumission symbolique, par l’impôt, se discréditant auprès des siens ! Auquel cas, ce sont parmi les pharisiens que certains se chargeront de colporter la nouvelle.

La question est de toute façon difficile : apparemment, une seule alternative, payer ou ne pas payer. Les circonlocutions flatteuses ont mis la puce à l’oreille de Jésus, il s’agit de le piéger.

Alors, à la longue introduction de ses interlocuteurs, répond un bref : “hypocrites, pourquoi me tendez-vous un piège ?” Le piège dévoilé ainsi, en deux mots, Jésus en vient à la question, la seule, qui lui est posée : l’impôt à César.

Pour les pharisiens, la réponse que va donner Jésus aura de quoi nourrir leur réflexion. Les hérodiens convoqués, eux, sont renvoyés à vide. Ils n’ont rien obtenu, Jésus ne leur a même pas adressé la parole. Jésus a manifestement déjoué le piège.

C’est pourquoi la réponse ne signifie pas ce qu’on a pris l’habitude d’en faire : une réponse qui serait au fond hérodienne, légitimant l’Empire romain. N’a-t-on en effet pas fait professer à Jésus une théorie du double pouvoir : le temporel à César, le spirituel à Dieu…

Et pourquoi pas, par la suite, à celui qui est censé le représenter, le pape — face à l’Empereur ? — pour un « pouvoir » spirituel que l’on sépare par la suite de celui de l’État, à l’appui de ce « rendez à César » ; où l’on origine, de façon tout aussi anachronique que l’attribution du « pouvoir » spirituel au pape, la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État (bienvenue par ailleurs)…

Mais une telle lecture de ce texte revient — s’en rend-on compte ? — à faire des hérodiens satisfaits et des pharisiens qui auraient réussi à montrer que Jésus est au fond au service — conscient ou pas — du pouvoir romain. Or ce n’est manifestement pas ce que les uns comme les autres ont compris.

*

Quand Jésus dit « rendez à César ce qui est à César », il parle de la vanité de ce qu’il s’agit de lui rendre. Sur la pièce est une idole, César figure cette idole — Jésus et ses interlocuteurs ne peuvent que s’y accorder sans peine. Que les affaires d’idoles restent des affaires d’idolâtres : laissez leur cela. Pas de quoi satisfaire les hérodiens, traités donc implicitement de païens.

Mais pas mieux pour les pharisiens. L’ambiguïté de la seconde proposition ne leur échappe pas. « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » n’est aucunement parallèle à « rendez à César ce qui est à César ». Comme si Dieu et César étaient chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change, comme les euros qui reçoivent les symboles souverains de chaque État européen.

Les pharisiens ne s’y sont pas trompés. Dieu est au-delà de César, infiniment au-delà, et tout lui appartient, César y compris… Alors allez tendre des pièges à d’autres, ou bien suivez-moi et adorez Dieu seul.

En ce qui nous concerne, chrétiens d’aujourd’hui, on semble avoir parfois toujours autant de difficultés à admettre la leçon. Il faut bien reconnaître que Jésus dérange toujours autant. Car c’est quand même là le cœur de son propos : il ne s’agit pas de s’imaginer que Jésus veut dire que, puisque César (ou ses successeurs) frappe monnaie à sa figure, le monde lui appartient à proportion des fluctuations boursières.

Ou, en d’autres termes, que César et/ou Mammon-la-Bourse est un concurrent légitime de Dieu. Pharisiens et hérodiens sont renvoyés dos à dos, mais pas César et Dieu !

Quand César n’est plus d’actualité, mais que Mammon, la vraie idole derrière tous les César, l’est plus que jamais, ce texte résonne avec une criante actualité. Il est ici question du pouvoir attribué à César/Mammon et de son culte, à savoir la façon commune d’en faire l’idole que l’on sert. Ce qui est bien, en tout temps, d’actualité.

Et voilà qu’on nous dit que Jésus enseignerait de rendre culte aux deux à la fois, César et Dieu ?! Payer l’impôt prend en fait un tout autre sens que celui d’un parallèle avec le culte de Dieu ! Cela entre dans le relatif, pour ne pas dire dans la vanité, qui atteint César en son temps, l'institution politico-financière aujourd’hui — et il faut bien faire avec ce qui reste cependant du provisoire, et vivre ainsi ensemble dans la Cité terrestre.

Tandis que rendre à Dieu ce qui est à Dieu permet tout simplement de vivre dès à présent une autre réalité, celle du Règne de Dieu, qui n’est pas de ce monde, mais qui n’en a pas moins, en ce monde, des incidences concrètes. Au jour où tout passe, à commencer par César ou la bourse, « si donc vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d’en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu. Affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre. Car vous êtes morts — morts donc à tout cela —, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu » (Col 3, 1-3).


RP, Châtellerault, 22.10.17