dimanche 18 février 2018

À Toi, mon Dieu, mon cœur monte




Genèse 9.8-15 ; Psaume 25 ; 1 Pierre 3.18-22 ; Marc 1.12-15

Psaume 25
1 De David.
Seigneur, je suis tendu vers toi.
2 Mon Dieu, je compte sur toi ; ne me déçois pas ! Que mes ennemis ne triomphent pas de moi !
3 Aucun de ceux qui t’attendent n’est déçu, mais ils sont déçus, les traîtres avec leurs mains vides.
4 Fais-moi connaître tes chemins, Seigneur ; enseigne-moi tes routes.
5 Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours.
6 Seigneur, pense à la tendresse et à la fidélité que tu as montrées depuis toujours !
7 Ne te souviens pas des péchés de ma jeunesse ni de mes révoltes ; Souviens-toi de moi selon ta bienveillance, À cause de ta bonté, Seigneur.
8 Le Seigneur est si bon et si droit qu’il montre le chemin aux pécheurs.
9 Il fait cheminer les humbles vers la justice et enseigne aux humbles son chemin.
10 Toutes les routes du Seigneur sont fidélité et vérité, pour ceux qui observent les clauses de son alliance.
11 Pour l’honneur de ton nom, Seigneur, pardonne ma faute qui est si grande !
12 Un homme craint-il le Seigneur ? Celui-ci lui montre quel chemin choisir.
13 Il passe des nuits heureuses, et sa postérité possédera la terre.
14 Le Seigneur se confie à ceux qui le craignent, en leur faisant connaître son alliance.
15 J’ai toujours les yeux sur le Seigneur, car Il dégage mes pieds du filet.
16 Tourne-toi vers moi ; aie pitié, car je suis seul et humilié.
17 Mes angoisses m’envahissent ; dégage-moi de mes tourments !
18 Vois ma misère et ma peine, enlève tous mes péchés !
19 Vois mes ennemis si nombreux, leur haine et leur violence.
20 Garde-moi en vie et délivre-moi ! J’ai fait de toi mon refuge, ne me déçois pas !
21 Intégrité et droiture me préservent, car je t’attends.
22 O Dieu, rachète Israël ! Délivre-le de toutes ses angoisses !

Marc 1, 12-13
12 Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert.
13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.

*

Pour entrer en ce premier dimanche de Carême et accompagner notre réception de l’épreuve de Jésus au désert, nous nous arrêterons sur le Psaume 25, avec lequel nous sommes invités à nous recueillir aujourd'hui.

Voyons donc d'abord ce qu’il dit en son premier sens, dans le contexte proposé aux premiers versets : le roi David est aux prises avec des ennemis. C’est un peu le destin normal d’un chef politique, me direz-vous, et de quiconque est doté ne serait-ce que d'un peu de pouvoir, fût-il seulement symbolique, suscitant la jalousie, et même malgré lui.

Face à cela, ce qui peut faire la faiblesse du roi attaqué, ce sont ses fautes éventuelles. Que font ses ennemis ? Ils cherchent à le discréditer. Quel homme, ou femme en vue ne connaît pas cela ?

Fautes éventuelles… David, on le sait, a connu, hélas ! L'affaire Bathshéva. Non seulement il a séduit la femme d’un autre, mais pour écarter le mari, un de ses généraux, il l’a exposé sur le champ de bataille de sorte qu’il a été tué. Quant à cet adultère doublé d’un quasi-meurtre, David a eu la chance d’avoir affaire à un prophète discret, le prophète Nathan. Il n’en a pas moins été traité par lui très sévèrement et David a dû s’humilier devant Dieu comme il le méritait. Et a avoué amèrement sa faute devant Dieu. On va voir combien cela est important.

Le roi, en effet, sera d’autant plus accessible à ses ennemis, à ceux qui le trahissent, qu’ils auront « du grain à moudre » comme on dit — fût-ce d'ailleurs un tissu de faussetés… Comme c’est le cas dans le Ps 25 (qui ne parle pas de l'affaire Bathshéva ou d’une quelconque faute précise et réelle).

Mais, et c’est là une leçon importante du Psaume, quand les accusations sont fausses, que fait David ? Il demande à Dieu de le pardonner ! Non pas pour les péchés qu’il n’a pas commis, et dont on l’accuse à tort pour mieux l’abattre ; mais pour ce qu’il est un homme en proie à la faiblesse : si on l’accuse à tort, il ne prétend pas pour autant être l’agneau qui vient de naître. Il n’en sait que mieux le danger auquel il est exposé.

Et il ne présume pas de ses forces propres.

Il ne s’appuie donc pas sur son innocence, pourtant réelle en l’espèce, mais sur la fidélité de Dieu, qui s’est allié avec lui, et dont il n’a pas trahi l’alliance, contrairement à ses ennemis tapis dans l’ombre pour l’attaquer.

Et quelle est cette alliance ? Ici c'est l’alliance royale bien sûr — il y fait allusion, selon laquelle son trône subsistera parce que Dieu en est garant. Mais ça vaut aussi pour l’alliance qui nous concerne tous, scellée avec Abraham, l’alliance de la foi, de la fidélité de Dieu, qui ne laisse pas tomber celui qui compte sur lui, et de la confiance qu’on peut lui faire.

*

Voilà qui vaut pour chacun de nous : je suis d’autant plus faible que je suis loin de Dieu, et que donc, je me crois fort ! Ce qui fait de moi la proie de toutes les attaques. Derrière les ennemis de David, on peut imaginer tout ce qui peut nous séparer de Dieu — autant de figures, comme les ennemis de David, de celui que le Nouveau Testament appelle l’ « ennemi de nos âmes ».

Alors la prière, le Psaume, commence par : « à toi mon Dieu, mon cœur monte » (selon la traduction de Clément Marot, que nous chantons jusqu’aujourd’hui) et se termine par : « délivre-moi, ne me déçois pas », avant la louange finale : Dieu a exaucé cette prière.

Auprès de Dieu est la vie : élever son cœur vers Dieu est recevoir la vie, loin de lui sont tous les dangers. Oui en moi je suis faible, susceptible de pécher, de me laisser abattre par mes ennemis, mon ennemi. Et cela je le reconnais : combien de fois m’est-il arrivé de succomber, et de devenir ainsi la proie de ceux qui veulent me séparer de Dieu, rompre l’alliance.

Alors, pardonne les péchés de ma jeunesse, — c’est-à-dire éventuellement ceux d’hier matin. Et garde-moi de présumer de mes forces, et de croire que je puisse me mettre moi-même à l’abri du péché. Dès aujourd’hui je me place devant toi tel que je suis.

Et, « montre-moi, Seigneur la route, qui seule conduit à toi. » (trad. Marot)

Nous voilà donc entre l’élévation vers Dieu — et l’éloignement de Dieu, qui conduit au péché, et nous laisse en proie à tous les dangers, et à toutes les attaques injustes de l’ennemi qui veut nous abattre, et qui peut être parfois tout à fait personnalisé. « Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans cause » (Psaume 69, 5). Inimité au fond contre une parole qui dérange, et vaut persécution. Rappelez-vous : « heureux serez-vous lorsqu’on dira de vous toute sorte de mal à cause moi » (Matthieu 5, 11).

Face à cela est la montée de notre cœur vers Dieu, qui est notre seul abri.

Et déjà ce seul tournement vers Dieu, cette conversion, est le salut, l’entrée sur le chemin de vérité et de vie, quels que soient les dangers, risques, les tentations, etc.

*

Et à ce point le Psaume a été lu dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ — poussé par l’Esprit au désert, où, durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan ; étant avec les bêtes sauvages, tandis que les anges le servaient (Marc 1, 12-13).

« Fais-moi connaître tes chemins, Seigneur ; enseigne-moi tes routes. Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours » (Ps 25, 4-5).

Cf. Jean 14, 4-6 : « "Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin." Thomas lui dit : "Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ?" Jésus lui dit : "Je suis le chemin et la vérité et la vie. Nul ne va au Père si ce n’est par moi." »

Les Psaumes ont été lus dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ pour nous en ce sens que Jésus s’est identifié aux pécheurs.

Il a fait siennes nos prières, en faisant sienne notre humanité. Jusqu'à partager notre faim. C'est aussi ce que dit son jeûne au désert, où le pousse le souffle de Dieu après son baptême par lequel il marque sa solidarité avec nous, pécheurs, dans le repentir que prêche Jean. Le juste, parole éternelle qui ne passe pas, est devenu l’un de nous, un homme mortel. Selon les termes de l’Épître aux Hébreux (4, 15) : « Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher. »

Cela au point de faire siennes nos prières, nos Psaumes tout humains, à un point qui nous choque lorsque dans les Psaumes où nous croyons reconnaître le Christ — on en arrive à des confessions de péché et des demandes de pardon. Mais ce n’est plus le Christ cela, pensons-nous naturellement !

Eh bien en un sens, si, c’est lui. Non pas qu’il aurait péché lui-même ! — mais qu’il a fait siennes les conséquences de nos fautes. Et que donc, il confesse notre faute, nos fautes, en solidarité avec nous.

Il a fait siennes toutes nos limites, jusqu’à notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis. Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, préparé comme peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout ! Et c’est comme cela, qu’il nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’alliance qui va d’Abraham au Royaume.

Héritier, selon les évangiles, de l’alliance royale scellée avec David : nous venons de le lire : « ses enfants après lui auront la terre en partage ». Et ses enfants, particulièrement, selon la foi chrétienne, en cet enfant particulier qui est le chemin, le Christ. « Montre-moi, Seigneur, la route qui seule conduit à Toi » priait le Psaume de David.

Il est entré en nos chemins pour devenir notre chemin, chemin de vérité en qui seul est la vie. Faisant dès lors de la prière du Psaume celle de notre salut. On m’accuse à tort, certes, prie le Psaume ; cela dit, mon salut n’est pas dans ma justice, mais dans la fidélité de Dieu à son alliance. Ma justice n’est rien que petit commencement.

L’ennemi est celui qui voudrait me déstabiliser à cause de cela et me séparer de mon seul soutien, de ma seule assurance : Dieu m’a rejoint dans mon chemin, et m’a ainsi montré le chemin, la vérité et la vie. Alors « à toi mon Dieu mon cœur monte ! »


RP, Poitiers, 18.02.18



Psaume 25,
Traduction Clément Marot 1543,
adaptée par Marc-François Gonin (éd. Vida 1998) :

I

1 À Toi, mon Dieu, mon cœur monte,
2 En Toi mon espoir est mis ;
Dois-je tomber dans la honte
Au gré de mes ennemis,
3 Jamais on n'est confondu
Quand sur Toi l'on se repose ;
Mais le méchant est perdu,
Car c'est à Dieu qu'il s'oppose.

II

4 Montre-moi, Seigneur, la route
Qui seule conduit à Toi ;
Fais-moi dépasser le doute,
Et progresser dans la foi.
5 Car enfin j’ai reconnu
Ta vérité évidente ;
En Toi, Dieu de mon salut
Est chaque jour mon attente.

III

6 Seigneur si fidèle, pense
Que tu montras en tout temps
La miséricorde immense
À laquelle je m’attends.
7 Mets loin de ton souvenir
Les péchés de ma jeunesse,
Et daigne encor me bénir,
Seigneur, selon ta promesse.

IV

8 Dieu, très juste et véritable,
Est aussi plein de pitié ;
Il ramène le coupable
Sur le bon et droit sentier.
9 Il prend le pauvre homme en main,
Vers la justice il l'oriente.
Il enseigne son chemin
À l'âme pauvre et souffrante.

V

10 Fidélité, bienveillance
Sont les sentiers du Seigneur
Pour qui garde l'alliance
En fidèle adorateur.
11 Hélas, Seigneur Dieu parfait,
Pour l'amour de ton Nom même,
Pardonne-moi mon forfait
Car c'est une faute extrême.

VI

12 Est-il quelqu'un à vrai dire
Cherchant Dieu sincèrement ?
L'Éternel pour le conduire
Parle au cœur du vrai croyant.
13 Il peut reposer la nuit
La paix est son héritage
Et ses enfants après lui.
Auront la terre en partage,

VII

14 Dieu révèle ses pensées
À ceux qui l’aiment vraiment ;
Il les leur fait voir tracées
Au long se son testament.
15 Quant à moi tous mes regards
Se dirigent vers sa face,
Il me sauve sans retard
Du filet où l’on m’enlace.

VIII

16 Jette enfin sur moi la vue,
Je suis seul et humilié ;
Que ta pitié soit émue,
Les hommes sont sans pitié.
17 Hélas, je sens empirer
De jour en jour ma détresse.
Seigneur, viens me délivrer
De ce fardeau qui m'oppresse.

IX

18 Fais sur moi briller ta face,
Vois ma peine et mon souci.
J'ai péché! Seigneur, efface
Tout le mal que j'ai commis.
19 Vois les ennemis qui sont
Contre nous en si grand nombre ;
Tu sais la haine qu'ils ont,
Combien l'avenir est sombre !

X

20 Préserve de toute embûche
Ma vie, et délivre-moi
De peur que je ne trébuche.
Alors que j'espère en Toi.
21 Que la simple intégrité
Qui convient aux tiens me serve.
22 Sauve Israël ; ta bonté
Seule, ô Seigneur, le conserve.


dimanche 11 février 2018

Secret des actions divines





Marc 1, 29-45
29 En sortant de la synagogue, ils se rendirent avec Jacques et Jean à la maison de Simon et d’André.
30 La belle-mère de Simon était couchée, ayant la fièvre ; et aussitôt on parla d’elle à Jésus.
31 S’étant approché, il la fit lever en lui prenant la main, et à l’instant la fièvre la quitta. Puis elle les servit.
32 Le soir, après le coucher du soleil, on lui amena tous les malades et les démoniaques.
33 Et toute la ville était rassemblée devant sa porte.
34 Il guérit beaucoup de gens qui avaient diverses maladies ; il chassa aussi beaucoup de démons, et il ne permettait pas aux démons de parler, parce qu’ils le connaissaient.
35 Vers le matin, pendant qu’il faisait encore très sombre, il se leva, et sortit pour aller dans un lieu désert, où il pria.
36 Simon et ceux qui étaient avec lui se mirent à sa recherche ;
37 et, quand ils l’eurent trouvé, ils lui dirent : Tous te cherchent.
38 Il leur répondit : Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que j’y prêche aussi ; car c’est pour cela que je suis sorti.
39 Et il alla prêcher dans les synagogues, par toute la Galilée, et il chassa les démons.

40 Un lépreux vint à lui ; et, se jetant à genoux, il lui dit d’un ton suppliant : Si tu le veux, tu peux me rendre pur.
41 Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit : Je le veux, sois pur.
42 Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié.
43 Jésus le renvoya sur-le-champ, avec de sévères recommandations,
44 et lui dit : Garde-toi de rien dire à personne ; mais va te montrer au sacrificateur, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.
45 Mais cet homme, s’en étant allé, se mit à publier hautement la chose et à la divulguer, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer publiquement dans une ville. Il se tenait dehors, dans des lieux déserts, et l’on venait à lui de toutes parts.
<br /> <b>Marc 9, 1-9</b><br /> <blockquote><i>1 Il leur dit encore&nbsp;: Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu&#8217;ils n&#8217;aient vu le royaume de Dieu venir avec puissance.<br /> 2 Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l&#8217;écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux&nbsp;;<br /> 3 ses vêtements devinrent resplendissants, et d&#8217;une telle blancheur qu&#8217;il n&#8217;est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi.<br /> 4 Élie et Moïse leur apparurent, s&#8217;entretenant avec Jésus.<br /> 5 Pierre, prenant la parole, dit à Jésus&nbsp;: Rabbi, il est bon que nous soyons ici&nbsp;; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie.<br /> 6 Car il ne savait que dire, l&#8217;effroi les ayant saisis.<br /> 7 Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix&nbsp;: Celui-ci est mon Fils bien-aimé&nbsp;: écoutez-le&nbsp;!<br /> 8 Aussitôt les disciples regardèrent tout autour, et ils ne virent que Jésus seul avec eux.<br /> 9 Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur recommanda de ne dire à personne ce qu&#8217;ils avaient vu, jusqu&#8217;à ce que le Fils de l&#8217;homme fût ressuscité des morts.</i></blockquote>
*

« C'est pour prêcher que je suis sorti » (v. 38), sorti de l'éternité pour venir vers nous.

Jésus, l'homme qui sort vers nous, depuis l'éternité bienheureuse, comme en écho du v. 29 qui ouvre notre texte : « En sortant de la synagogue », où, juste avant cet épisode Jésus libérait un homme possédé d'un esprit impur, faisant que « sa renommée se répandit aussitôt dans tous les lieux environnants de la Galilée » (v. 28). Puis une série de guérisons et de libérations, par compassion, précise un peu après le v. 41, dont celle de la belle-mère de Pierre.

Sorti pour proclamer la Parole de Dieu, après être sorti, seul au désert pour prier (v. 35), Jésus guérit, par compassion. Compassion, amour pour le prochain comme pour soi-même, c’est cela et rien d’autre qui faisait croître l’Église primitive. Jean 13, 35 : « À ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres ». Le monde alentour en était impressionné. Compassion, « venant des entrailles » selon le mot grec employé ici, proche en cela du mot hébreu « miséricorde », entrailles de mère.

Et sa réputation se répand, et évente le secret qu’il demande…

*
<br /> <br /> &#171;&#160;Jésus leur recommanda de ne dire à personne ce qu&#8217;ils avaient vu, jusqu&#8217;à ce que le Fils de l&#8217;homme fût ressuscité des morts&#160;&#187; (Jn 2, 9).<br />
Du silence opposé à l’esprit impur (ch. 1, v. 25) aux nombreuses guérisons dont celle du lépreux trop loquace en passant par la guérison censément privée de la belle-mère de Pierre, l’Évangile de Marc voit commencer le ministère de Jésus en posant la nécessité de ce qui a été appelé le « secret messianique » (le « secret messianique » est requis : des esprits - Mc 1, 24-25 ; 1, 34, « il ne leur permettait pas de parler » ; 3, 11-12 - ; des personnes que Jésus guérit - Mc 1, 44 ; 5, 43 ; 7, 36 ; 8, 26 - ; des disciples - Mc 8, 30 ; 9, 9) — il est des choses qui ne peuvent se comprendre que lorsque leur vérité profonde est dévoilée. Mais la publicité qui lui est faite contraint Jésus à se réfugier au désert (ch. 1, v. 45). La mécompréhension de qui est Jésus, elle, se déploie jusqu’à lui valoir la croix.

Un premier dévoilement du secret, du mystère de son être, en sera donné à trois disciples, dévoilement de la part lumineuse du secret lors de la transfiguration — part lumineuse car il y a aussi la part sombre, la croix. Ce qu’illustre un conte juif à propos d’Élie — présent lors de la transfiguration —, parlant de la signification du secret des actions divines…

*

Rabbi Josué ben Levi [début IIIe s.] était réputé pour son savoir et sa générosité : ses paroles étaient savantes, et ses actes bienveillants. Pourtant, il n’était pas heureux. Du matin jusqu’au soir, il priait sans boire ni manger, désireux d'une seule chose : que Dieu entende sa prière et lui accorde de rencontrer le prophète Élie.
Un jour à l'aube, alors que Josué priait, le prophète apparut devant lui : - Que veux-tu de moi ? lui demanda-t-il. Dis-moi quel est ton vœu.
- Les hommes me vénèrent, répondit Josué, mais je sais, en ce qui me concerne, que j’ai encore beaucoup à apprendre. Je souhaite t’accompagner sur tes chemins, Élie.
Je verrai des actes pieux, des miracles par lesquels tu rends gloire au Dieu unique, et alors seulement je pourrai devenir sage. - À quoi te servira d'être à mes côtés ? - objecta Élie. Regarder ne te suffira pas pour comprendre mes actes, tu me poseras des questions, et le chemin nous deviendra pesant.
- Je te promets de ne poser aucune question, assura Josué. Je te regarderai faire sans rien te demander.
- C'est bien, dit Élie, alors viens avec moi. Mais si tu ne parviens pas à te taire, et que tu veuilles connaître la raison de mes faits, nous nous séparerons aussitôt.
Josué accepta la condition, et bientôt les deux hommes se mirent en route. Après une longue marche, ils arrivèrent à la nuit tombée au logis d’un pauvre. Dans sa cabane qui tenait à peine, on voyait clignoter les étoiles à travers le toit, et le seul bien que ce malheureux possédât, était une vache, maigre, attachée dans la petite cour. L’homme et sa femme cependant accueillirent leurs hôtes aimablement ; ils les firent dormir dans leur propre lit et eux-mêmes couchèrent dans le foin, au grenier.
Au matin, Josué se réveilla juste à temps pour entendre la prière d’Élie, et il faillit s’étouffer d’indignation : celui-ci demandait à Dieu de tuer l’unique vache du pauvre homme, et dès qu’il eut fini de prier, la bête tomba morte sur la terre. - Que fais-tu là ? demanda-t-il d’un air plein de reproche. Ces gens sont déjà pauvres, et toi, au lieu de les récompenser de leur bonté, tu accrois encore leur misère. - Je veux bien te répondre, dit Élie, mais il faudrait ensuite que nous nous séparions ; souviens-toi de notre accord.
Josué n’insista donc pas et continua de faire route avec le prophète sans rien dire. Les voyageurs arrivèrent le lendemain soir chez un homme très riche. Sa maison avait plusieurs pièces, agréablement aménagées ; de la cuisine se dégageait une bonne odeur de rôti ; mais Élie et Josué ne reçurent chez lui ni lit ni repas. Près de la maison du riche, se dressait un mur à moitié en ruines, que le maître se préparait à reconstruire.
Il allait se mettre au travail mais, à ce moment, Élie fit une prière, et sur les ruines s’éleva un mur tout neuf.
- Qu’est-ce donc que cette justice ? pensa Josué. Un homme aussi avare, et voilà qu’Élie lui vient en aide ! Mais il ne dit mot et, les lèvres serrées, rempli d’amertume et de tristesse, il continua de suivre le prophète. Ils parvinrent ce jour-là à un beau temple. Tout y était d’or et d’argent ; les bancs de prière étaient confortables, garnis de coussins. Quand Élie entra avec Josué dans le temple, trois hommes richement vêtus s’y trouvaient.
- Encore des mendiants, fit l’un d'eux en hochant la tête sans même leur accorder un regard. Qui va leur donner à manger ?
- Du pain sec et un peu d'eau, ce sera assez pour des vagabonds comme eux, répondit l’autre homme.
Puis les riches s'en allèrent, mais aucun d'eux ne revint avec la nourriture ; Élie et Josué passèrent la nuit dans le temple, par terre, dans le froid. Le matin, lorsque les hommes vinrent prier, Élie leur dit : - Dieu fasse que vous deveniez tous trois les chefs de la communauté !
Josué eut peine à cacher son dépit. « Comment Élie peut-il être aussi généreux envers ceux qui mériteraient plutôt un châtiment ? se demandait-il, affligé. Peut-on rester muet devant une telle manière d’agir ? » Josué s'apprêtait à demander à Élie de s’expliquer mais, au dernier moment, il se rappela sa promesse. Il se contenta donc de hocher la tête devant l’étrange comportement d’Élie et, plus triste encore qu’auparavant, il poursuivit sa route à ses côtés.
Au coucher du soleil, les deux hommes atteignirent une autre ville. À peine eurent-ils mis le pied dans ses rues, que les gens les saluèrent cordialement, chacun s’empressant de leur offrir l'hospitalité. Finalement, les voyageurs passèrent la nuit dans la plus belle demeure, où ils reçurent également un repas et des boissons de choix. Le matin, les plus illustres notables de la cité vinrent leur faire leurs adieux. Le prophète ne fit pas même allusion à leur aimable accueil, leur souhaitant simplement : - Dieu fasse que l’un de vous devienne le chef de cette cité !
Cette fois, Josué n’y tint plus : - Élie ! s’écria-t-il avec humeur, je voulais rester avec toi le plus longtemps possible, mais je ne peux plus me taire. Dis-moi pourquoi tu récompenses les méchants, et non les bons ? Ne pouvant te comprendre, je préfère me séparer de toi plutôt que d'être tourmenté par tes actions ! - Comme tu voudras, acquiesça le prophète avec indulgence. Je te révélerai donc ce que tu tiens à savoir, puis chacun reprendra son chemin. Sache donc, Josué, que le pauvre qui a perdu son unique vache, devait voir ce même jour mourir sa femme. L’ange de la mort était déjà dans la maison, et c'est pourquoi j’ai demandé à Dieu de prendre la vie de l’animal plutôt que celle de sa femme. Dieu a exaucé mon vœu, et le brave homme pourra encore vivre avec elle de longues années de bonheur. J’ai relevé le mur du riche qui nous avait chassés, car dans les assises du mur était enfoui un grand trésor, et si le riche avait reconstruit son mur lui-même, il l’aurait certainement trouvé. Les hommes du temple somptueux ignoraient l’hospitalité, c’est pourquoi j’ai souhaité à tous de devenir les maîtres de la communauté. Ils ne parviendront pas à s’accorder, se querelleront, et leur désunion conduira la ville à sa perte. Car c’est avec raison que l’on dit : « Plusieurs capitaines font couler un navire, tandis qu’un seul maître à bord le mènera à bon port. » C’est pourquoi j'ai souhaité à la ville qui nous avait accueillis avec amitié de n’avoir qu’un seul chef.
Élie termina son discours, serra Josué dans ses bras, et ajouta à voix basse :
- Tu voulais apprendre de moi une grande sagesse, mais celle-ci contient tout : si tu rencontres un impie, à qui la vie réussit, et un juste qui est dans la peine, ne t’y trompe pas. Tu as vu que Dieu est équitable et que Son jugement dépasse l’entendement humain.
Qui pourrait donner à Dieu des conseils ?
Sur ces mots, Élie bénit Josué, et avant qu’il ait pu réagir, le prophète disparut de sa vue.
(D'après « Voyage avec Élie », Contes juifs, éd. Gründ, p. 65-67.)

*

Le « secret messianique » de l’évangile, proche de celui d’Élie, est celui du sens, du pourquoi de la crucifixion du Saint de Dieu, qui éclate dans sa future résurrection, révélée à trois disciples lors de la transfiguration…

Marc 9, 1-13
1 Il leur dit encore : Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le royaume de Dieu venir avec puissance.
2 Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ;
3 ses vêtements devinrent resplendissants […].
4 Élie et Moïse leur apparurent, s’entretenant avec Jésus. […]
7 Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le !
8 Aussitôt les disciples regardèrent tout autour, et ils ne virent que Jésus seul avec eux.
9 Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur recommanda de ne dire à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme fût ressuscité des morts.
10 Ils retinrent cette parole, se demandant entre eux ce que c’est que ressusciter des morts.
11 Les disciples lui firent cette question : Pourquoi les scribes disent-ils qu’il faut qu’Élie vienne premièrement ?
12 Il leur répondit : Élie viendra premièrement, et rétablira toutes choses. Et pourquoi est-il écrit du Fils de l’homme qu’il doit souffrir beaucoup et être méprisé ?
13 Mais je vous dis qu’Élie est venu, et qu’ils l’ont traité comme ils ont voulu, selon qu’il est écrit de lui.

RP, Poitiers, 4/02/18 :
Job 7.1-7 ; Psaume 147 ; 1 Corinthiens 9.16-23 ; Marc 1.29-39
Châtellerault (AG) 11/02/18 :
Lévitique 13.1-2,45-46 ; Psaume 102 ; 1 Corinthiens 10.31–11.1, Marc 1.40-45
Niort, 25/02/18, <i>Transfiguration</i> :<br /> Genèse 22.1-18&#160;; Psaume 116&#160;; Romains 8.31-34&#160;; Marc 9.2-10


dimanche 28 janvier 2018

Une autorité mystérieuse




Deutéronome 18, 15-20 ; Psaume 95 ; 1 Corinthiens 7, 32-35 ; Marc 1, 21-28

Deutéronome 18, 15-20

15 Le Seigneur, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères, un prophète comme moi : vous l’écouterez !
16 C’est bien là ce que tu avais demandé au Seigneur ton dieu à l’Horeb, le jour de l’assemblée, quand tu disais : « je ne veux pas recommencer à entendre la voix du seigneur mon dieu, je ne veux plus regarder ce grand feu : je ne veux pas mourir ! » 
17 Alors le Seigneur me dit : « Ils ont bien fait de dire cela. 
18 C’est un prophète comme toi que je leur susciterai du milieu de leurs frères ; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. »

Marc 1, 21-28
21 Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du shabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait.
22 Ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes.
23 Justement il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur ; il s'écria :
24 "Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu."
25 Jésus lui commanda sévèrement : "Tais-toi et sors de cet homme."
26 L'esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri.
27 Ils furent tous tellement saisis qu'ils se demandaient les uns aux autres : "Qu'est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau, plein d'autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent !"
28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.

*

La Torah est écrite avant la fondation du monde, selon la tradition spirituelle juive. Au point que les lettres de la Torah sont comme les « briques » de la fondation du monde. Parmi ceux des scribes qui en connaissent la grammaire, l’histoire et les commentaires, tout comme leurs équivalents contemporains parmi les spécialistes et exégètes divers, plusieurs peuvent bien atteindre de la sorte sa surface, comme sa coquille extérieure.

Mais Jésus, selon la foi de Marc, reconduit en son cœur. « Il enseignait avec autorité » dit le texte… « Autorité », « sortant de son être » selon le mot employé [grec : exousia] — par où Jésus ouvre sur une réalité qui existe avant que le monde soit. À ce titre, il s’exprime, pour dire la parole de la Torah, avec l’autorité qui la fonde, qui en est le cœur ; l’autorité de la parole qui fonde le monde. Dans la Genèse, « Dieu dit »… et le monde est créé — telle est bien l’autorité que l’on reconnaît alors dans les paroles de Jésus ; dévoilé ainsi comme remontant à l’origine du monde.

Les esprits l’ont connu là, dans ce monde d’avant la création que nous connaissons, et parmi eux les « esprits impurs », qui en ont été chassés — plusieurs textes d'alors parlent de cela, des textes cités dans le Nouveau Testament, explicitement chez Jude [citant le livre d'Hénoch, mais aussi par des allusions très claires dans les épîtres de Pierre, ou au livre de l'Apocalypse].

S’étant corrompus, devenus « esprits impurs », ils ont été précipités ici-bas, y mettant le désordre dans le monde, se faisant adorer comme des dieux ; et exigeant comme tels diverses abominations et violences — comme celles qui antan accompagnaient le culte des Baals et de plusieurs religions méditerranéennes ; et ça a pris d’autres formes ailleurs ou ensuite. Ces violences-mêmes sont le signe de ce mystère de la participation du mal au monde spirituel, mystère d’iniquité. Le mal commis en ce monde a des racines plus profondes… C’est de cette façon, déchéance depuis le monde céleste, que nombre des contemporains de Jésus et des premiers chrétiens l’ont compris.

Jésus, lui, vient pour établir la paix, le Royaume de Dieu ; mettre fin à toutes les violences.

Pour cela il vient incognito. Il commence son ministère incognito. Jusqu’au moment venu de son dévoilement à tous. Ce secret provisoire est très important dans l’évangile de Marc. Il est la condition pour que la mission de Jésus s’accomplisse, pour qu’il puisse nous rencontrer vraiment. Jusqu’au jour où il faudra le dire à tous. Et jusque chez les nations des extrémités de la terre — après sa résurrection.

Et voilà qu’au temps du secret, un de ces agitateurs d’antan le reconnaît, dès le début de son ministère, et veut trahir sa mission, cette mission qui, bien sûr, le gêne, comme elle gêne tous les esprits impurs. L’esprit impur parle par un de ses adeptes ou victimes, conscients ou inconscients.

On sait que les phénomènes similaires se rencontraient alors. La pythie, par exemple, divinité grecque, littéralement « esprit de python » (cf. Actes 16, 16), parlait par ses adeptes en transe. L’impureté, qui est en lien avec ce type d’idolâtrie, se manifeste comme religion de la crainte : le culte pur est celui du Dieu saint — il est libérateur. Le mélange avec les idoles, et la division qu’elles entraînent, la peur en est le signe — religions de la crainte et de la violence, et ne croyons pas que cela ait disparu ! — ; cela est perçu comme impur, et pourtant c’est pratiqué, et jusque dans la communauté sainte, comme ici, dans notre texte.

Cela parle aussi de nos profondeurs secrètes à tous, nos zones sombres, d'où jaillit aussi la conviction intime que Jésus est le Saint de Dieu, ce qui nous terrorise dans nos zones sombres, où pressentir qui est Jésus ne veut pas dire toujours lui obéir ! « Tais-toi ! » dit Jésus à l'esprit impur tentant de ressortir des profondeurs de la nuit de l'homme, et « laisse-le en paix : sors de lui »…

Jésus fait taire l’esprit qui entend le dévoiler pour pouvoir continuer de soumettre ses victimes à la crainte. Et tous sont étonnés de l’autorité de Jésus, qui rejoint celle qu’ils constataient dès le départ, celle de son enseignement.

Sa force vient de sa provenance. La puissance de la Torah d’avant la création du monde est ce que Jésus porte — pour libérer le monde.

*

Qu’est-ce que ce texte a à nous dire aujourd’hui, à nous disciples de ce Jésus qui a autorité sur tout ce qui abîme le monde et le met dans l’état de servitude que nous lui connaissons ?

Eh bien tout d’abord nous sommes libérés. Et voilà qui fait la tâche de notre vie, désormais : faire nôtre, et promouvoir, la liberté qui nous a été octroyée, qui a été dévoilée au tombeau vide et qui a été déployée en nous lors de l’événement de Pentecôte.

Désormais, si nous entendons cette parole inouïe, l’Esprit libérateur et créateur du monde nous habite. Et cette tâche qui est nôtre, vivre la libération promue par Jésus, fait de nous des coopérateurs de Dieu pour promouvoir cette liberté (Ro 8, 20 sq.) — une œuvre collective, confiée à l’Église.

À notre humble mesure, comme Église locale, nous sommes chargés de cette vocation.

On est devant une tâche réellement spirituelle, au sens le plus fort du terme : répercuter dans notre temps la libération de la création opérée par Jésus. Cela prend l’aspect le plus concret des tâches quotidiennes d’une Église, sans laquelle le monde est coupé de ses racines d’en haut. Car notre tâche est de fonder le monde en ses racines célestes.

Mais être volontaire pour cela peut être effrayant !…

*

Et cependant c’est le manque de cet enracinement qui précipite notre monde sur les pentes glissantes que nous lui connaissons ; depuis les crises : économique, écologique, politique, d'Églises, etc., jusqu’aux tentations sectaires ou intégristes qui renaissent si fort, et jusqu’en haut lieu.

Mais si nous ne sommes pas là, sur la brèche, qui le fera pour nous ? C’est là la tâche de libération du monde. À laquelle nous sommes tous appelés (c'est un sens du mot église : appelée), chacun à notre place.

Avec une bonne nouvelle : l’Évangile ne nous dit-il pas aujourd’hui que Jésus a combattu jusqu’aux lieux célestes lorsqu’il libérait par sa parole, par la seule autorité de sa parole !

Nous n’avons nous-mêmes rien d’autre que cette humble parole… Humble mais pleine de l'autorité de son Auteur, qui a détrôné par la bouche de Jésus les esprits destructeurs de ce monde. N’ayez donc aucune crainte !…


RP, Poitiers, 28.01.18


dimanche 21 janvier 2018

L'instant est plein




Jonas 3 ; Psaume 25 ; 1 Corinthiens 7, 29-31 ; Marc 1, 14-20

Marc 1, 14-20
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait :
15 "Le temps est accompli, et le Royaume de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile."
16 Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
17 Jésus leur dit : "Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes."
18 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
19 Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger leurs filets.
20 Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.

*

« Le temps est accompli », proclame Jésus dès le début de son ministère. Quel est le temps, le « moment » littéralement, ou l' « instant », qui est accompli, « rempli » ? Qu’est-ce que cela signifie ? « Le Royaume de Dieu s’est approché » : nous voilà dans la plénitude de l'instant, comme une goutte d'eau prête à éclater, l'instant plein, venant au terme d'une marche commencée au début de la Création, comme projet de Dieu, et pour nous, un projet à accompagner, à développer — car c’est nous que Dieu envoie pour dire son salut au monde, ce qui — étrangement — ne nous enchante pas toujours. Un projet de sortie des ténèbres vers la lumière de la gloire de la Cité future.

Il y a trois mots pour le temps dans la Bible : un mot qui parle de la chronologie, le temps qui se déroule ; un mot qui parle d'un temps d'éternité, que l'on retrouve dans les siècles des siècles du Notre Père ; et le mot de notre texte, l'instant, comme une brèche par laquelle l'éternité déferle dans le temps. Et voilà que cet instant est plein, qu'il est prêt d'éclater.

*

Et voici le signe que ce moment est à sa plénitude : « après que Jean eut été livré », dit le texte : l'arrestation brutale de Jean le Baptiste par la police d'Hérode vient de mettre fin à sa mission. Le temps chronologique arrive à son terme, l'éternité va le faire éclater et les hommes de ce temps ne peuvent recevoir cela : Hérode et son pouvoir humain représentent ce refus. Jean est « livré ». Marc emploie le même mot, « livré », qu'il reprendra plusieurs fois par la suite ; au sujet de Jésus (« le Fils de l'Homme va être livré aux mains des hommes » — 9, 31) ; puis des apôtres (« on vous livrera aux tribunaux » — 13, 9). Manière de nous dire déjà : le sort du Baptiste préfigure celui de Jésus puis de ses disciples : c'est le lot des prophètes, comme l’écrivait déjà Ésaïe (Es 50-53).

C’est le coût du retour vers Dieu, pourtant indispensable pour amener le monde à sa plénitude — et le signe que « le moment est rempli ».

*

Eh bien, désormais, c’est maintenant, toujours à nouveau, que « le temps est accompli », que « le moment est rempli » et que « le Royaume de Dieu s’est approché : changez votre état d'esprit, convertissez-vous, tournez-vous, revenez à Dieu et croyez à l’Évangile. » Aujourd’hui, aujourd’hui précisément. Le Royaume s’est approché. « Le temps se fait court. La figure de ce monde passe » dira Paul aux Corinthiens (1 Co 7, 29 & 31).

C’est bien ce qu’ont entendu les premiers disciples. Simon et André : « laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent ». Puis Jacques et Jean : « il les appela. Et laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »… C’est en ces termes que la vocation adressée aux premiers disciples nous est adressée à notre tour : « le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : changez votre état d'esprit et croyez à l’Évangile. »

Entendrons-nous cet appel, aujourd’hui — ou resterons-nous chacun à nos préoccupations du temps ? Pour les disciples, « laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. » — « Laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »…

« Pêcheurs d’hommes » — qu’est-ce à dire ? Une transposition évidemment de leur métier à ce qu’ils feront désormais. Lancer la parole de l’Évangile : c’est leur vocation, témoins d’une parole qui agit d’elle-même, telle une graine qui germe selon les images du travail du semeur ; et, selon l’image de la pêche, parole qui emporte l’adhésion de cœur, qui captive d’une façon mystérieuse ceux qui l’entendent vraiment, mystérieusement.

À nous à présent ! Selon la place de chacun et chacune, et de chacune de nos Églises, dans notre mission commune qui est la mission de Dieu.


R.P., Poitiers, 21.01.2017


dimanche 14 janvier 2018

"Voici l'agneau de Dieu"




1 Samuel 3, 3-19 ; Psaume 40 ; 1 Corinthiens 6, 13-20 ; Jean 1, 35-42

Jean 1, 35-42
35  Le lendemain, Jean se trouvait de nouveau au même endroit avec deux de ses disciples.
36  Fixant son regard sur Jésus qui marchait, il dit : "Voici l'agneau de Dieu."
37  Les deux disciples, l'entendant parler ainsi, suivirent Jésus.
38  Jésus se retourna et, voyant qu'ils s'étaient mis à le suivre, il leur dit : "Que cherchez-vous ?" Ils répondirent : "Rabbi — ce qui signifie Maître —, où demeures-tu ?"
39  Il leur dit : "Venez et vous verrez." Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui, ce jour-là ; c'était environ la dixième heure.
40  André, le frère de Simon-Pierre, était l'un de ces deux qui avaient écouté Jean et suivi Jésus.
41  Il va trouver, avant tout autre, son propre frère Simon et lui dit : "Nous avons trouvé le Messie !" — ce qui signifie le Christ.
42  Il l'amena à Jésus. Fixant son regard sur lui, Jésus dit : "Tu es Simon, le fils de Jean ; tu seras appelé Céphas" — ce qui veut dire Pierre.

*

« Venez et vous verrez. » — « Vous verrez »… quoi ? De la souffrance — « l’agneau de Dieu » (v. 36) — ? de la souffrance avant la gloire. Et, avant la gloire : … un homme qui marche (v. 36) — qui marche à la Croix : « voici l’agneau de Dieu »… « L’agneau de Dieu ». Ou la victime sacrificielle ! — à laquelle renvoie l’évocation de l’agneau à travers plusieurs épisodes bibliques. Parmi lesquels :

- Isaac, le fils d'Abraham, dont Abraham avait cru tout d’abord que Dieu en exigeait la mort en sacrifice. Geste qu’Abraham était prêt à accomplir : c’était un acte demandé par les religions d'alors. Cela dit, quand Isaac pose à son père la question « mais où est donc l'agneau pour l'holocauste ? », Abraham répond : « C'est Dieu qui pourvoira à l'agneau pour l'holocauste ». Et au moment où il s’apprête à offrir son fils, Dieu arrête son geste, comme on sait : « ne porte pas la main sur l'enfant ! » Tandis qu’est apparu un bélier, agneau adulte, pour le sacrifice. Depuis ce jour-là, en Israël, on sait que Dieu ne veut pas voir couler le sang des hommes.

- Puis l’agneau évoque, bien sûr, le rite de la Pâque, qui chaque année, rappelle au peuple que Dieu l'a libéré. La nuit de la sortie d'Égypte, on sait que Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l'agneau égorgé : désormais, chaque année, cela vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l'agneau signe votre libération.

- L’agneau évoque aussi Moïse d’une autre façon. Les commentaires juifs de l'Exode comparent Moïse à un agneau : ils imaginent une balance : sur l'un des deux plateaux, toutes les forces de l'Égypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l'autre plateau, Moïse représenté sous la forme d'un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, ce sont la faiblesse et l'innocence qui l'ont emporté…

- Et aussi, le mot « agneau » fait penser, bien sûr, au serviteur de Dieu du Livre d’Ésaïe, comparé à un agneau : « Brutalisé, il s'humilie ; il n'ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l'abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n'ouvre pas la bouche » (Es 53, 7). Le serviteur du livre d’Ésaïe subit donc la persécution et la mort (le prophète parle d'abattoir) — mais il est ensuite exalté : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l'extrême » (Es 53, 13).

*

Ésaïe 53 : Un homme est mis en cause, persécuté, exécuté… Quel délit présumé ? Qu’est-ce qui a mené à la situation qui voit le Serviteur du livre d’Ésaïe subir la violence persécutrice ? Le texte l’ignore ! Aucun acte d’accusation, aucun procès verbal. La cause, le prétexte de la mise à mort du Serviteur, n’ont manifestement aucune importance pour le prophète ! Apparaît ainsi comme en filigrane que quel qu’il soit, le prétexte est sans importance : c’est un prétexte, précisément ! « Nous » sommes tous concernés. « Nous » face à « lui » : lui est la victime d’une violence qu’il porte pour autrui, pour nous. De même qui est-il ? Qui est le Serviteur souffrant ? On a longuement débattu pour savoir de qui il s’agit, parlant de ce Serviteur. Voilà dès lors un texte apparemment difficilement compréhensible : sauf à le prendre comme parole — poétique — de dévoilement d’autre chose. Au-delà de l’enracinement historique, que le texte ne donne pas, ce qui est dévoilé là est un phénomène humain, trop humain, universellement humain — dévoilé et dénoncé dans toute sa réalité dans un condensé du trajet biblique « depuis Caïn et Abel jusqu’à Zacharie » (Matthieu 23, 35)…

On connaît la lecture que René Girard a faite du phénomène universel du sacrifice (cf. Le bouc émissaire, Des choses cachées depuis la fondation du monde, etc.), et la particularité de sa reprise dans la tradition biblique : toute querelle est le dévoilement d’une imitation les uns des autres : tous désirent la même chose (en fin de compte avoir raison) et cela finit invariablement en conflit. Entre temps, l’objet initial de la querelle initiale a été au fond oublié, tandis que les rivalités se sont propagées. Le conflit s’est généralisé en « guerre de tous contre tous ». Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible — Lév. 16).

C’est ainsi que le conflit généralisé se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a pas forcément de rapport avec le problème de départ ! Plus les rivalités s'exacerbent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, jusqu'à ce qu'un individu (ou une minorité) polarise l'appétit de violence. Et par un effet boule de neige, le groupe tout entier (unanime !) se trouve rassemblé contre un individu unique (ou une minorité) — repéré par son côté à part.

L’élimination de la victime éteint le désir de violence qui pouvait animer chacun juste avant que celle-ci ne soit éliminée. Le groupe — « nous » (selon Ésaïe, v. 2-6) — retrouve alors son calme via « le châtiment qui nous donne la paix » et qui « est tombé sur lui » (És 53, v. 5). Cela « nous » concerne (le nombre de « nous » dans les versets 2 à 6 est remarquable). La victime apparaît alors comme fondement de la crise et, par son élimination, qui en fait un « lui » face à « nous », devient source de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ».

La caractéristique de la lecture du phénomène dans la Bible est de révéler que la victime est innocente, ce qu’ignorent tous les mythes de l’humanité. C’est une différence essentielle entre Caïn et Abel et Romulus et Remus, par exemple : Abel n’est pas mis en cause. On est au cœur du texte d’Ésaïe 53 : le persécuté, le « bouc émissaire », est innocent.

*

Voilà en tout cela, à ce terme d’agneau, l’évocation d’images d’abord cruelles ! Mais comme pour Moïse face à Pharaon, comme pour le serviteur du livre d’Ésaie broyé par la persécution, c’est pour un triomphe de la faiblesse sur la force.

*

Notre texte suit le prologue de Jean, parlant de toute la Création : la parole, venue en Jésus — « était la vie et la vie était la lumière des hommes » (Jean 1, 4), lumière de la parole créatrice : « rien n’a été fait sans elle — tout a été fait par elle » (Jean 1, 3). « Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue » (Jean 1, 9-10)… Point connue.

… Jusqu’à ce que l’agneau de Dieu assume sa souffrance et mène le monde au statut de Création accomplie dans la lumière de la Parole éternelle. De la croix à la gloire. Ce que la Création découvre en Jésus, par le regard de la foi des disciples : ainsi, « venez et vous verrez ».

Voilà que nous est présenté un monde en son achèvement ; dans le « vous verrez » adressé aux disciples… « J’estime en effet, écrit Paul, que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité, – non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise, avec l’espérance qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement » (Ro 8, 18-22).

Passage de la Création en souffrance à la Création nouvelle. Depuis la marche de l’homme que présente le Baptiste, vers la croix : « fixant son regard sur Jésus qui marchait, Jean dit : "Voici l'agneau de Dieu." » — début de l’accomplissement du Prologue qui précède ce passage.

Et lorsque les disciples, sur cette simple parole de Jean : « Voici l'agneau de Dieu », « s'étaient mis à le suivre, et qu’il leur dit : "Que cherchez-vous ?" — tandis qu’ils répondent : "Rabbi, où demeures-tu ?" », Jésus leur dit alors : « Venez et vous verrez ». Puis le texte : « ils virent où il demeurait ». Écho au v. 18 : « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui seul l’a fait connaître ».

C’est là ce que nous sommes appelés à contempler et à vivre aujourd’hui : « venez et vous verrez » — un appel qui nous est adressé aussi. Puis : « ils virent où il demeurait ». Telle est la promesse qui nous est donnée tout à nouveau, et qui accomplit l’appel : « venez et vous verrez » !


RP, Poitiers, 14/01/18


dimanche 7 janvier 2018

Repartir avec les Mages par un autre chemin




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2, 1-12
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent: "Où est le roi des Judéens qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3 A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 "A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant: "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage."
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 A la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

Repartir avec les Mages par un autre chemin : celui de la reconnaissance. Tout est bouleversé. Rien ne sera plus comme avant : il est temps de laisser l'hier avec reconnaissance et d'entrer dans ce qui s'ouvre et qui ouvre un autre chemin - avec reconnaissance.

*

Selon notre texte les Mages cherchent un roi des Judéens — non pas un « roi des juifs » comme le laissent penser les traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! — à nouveau cette précision indispensable : Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement notre vocable de « juifs », de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

On vient donc en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les « juifs » ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui comme on sait suit notre épisode des Mages, a largement de quoi relever des possibilités historiques ! Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et il est sans doute mal vu de la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages, tribu sacerdotale en Perse, des prêtres mazdéens. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont investigué la naissance d’un roi des judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, annonçant cependant l’hommage de rois futurs, selon le prophète Ésaïe, le Psaume 72, etc.

L’idée a beau sembler étrange, elle n’a elle non plus rien d’invraisemblable, en ce sens que, oui, le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui, l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples et ils y croisent volontiers leurs diverses prophéties — comme ici la naissance, annoncée selon les livres zoroastriens qui sont les leurs par une étoile, de leur « Saoshiant », sauveur de fin des temps.

*

Hérode, lui, sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de l’espérance messianique en Israël. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre romain.

*

Les Mages sont donnés comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Noël qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront un jour.

Le texte est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée !

Voilà huit jours que le nouvel an était célébré. Comme chaque année, on nous montrait au journal télévisé le passage dans l’année nouvelle, depuis l’Australie à l’extrême Est, jusqu’à l’autre bout du monde, en passant par la Chine, le monde arabe, etc.

Qu’est ce qui marque ce passage ? La date symbolique de la naissance de l’enfant qu’ont reconnu les Mages. Ou, pour être précis, la date symbolique de sa circoncision.

Et c’est même l’Empire romain, dont Hérode est garant de son ordre, qui le premier verra cette date marquer son temps, avant de devenir repère de datation universelle : la circoncision de cet enfant.

« Les voies du Seigneur sont impénétrables », comme le dit la Bible. Et ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir.

*

Mais la prophétie n’est pas encore à son terme. Aujourd’hui encore, alors que l’on a vu que l’humilité de l’enfant renversait les puissants de leur trône… Ou qu’on l’a entrevu : ce n’est pas la naissance d’Hérode qui marque nos années, ce n’est pas non plus la naissance de César Auguste. C’est celle de cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres mazdéens venus lui rendre hommage. Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance.

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Les voilà bientôt élevés eux-mêmes par là à un statut royal — celui de rois-mages — qui n’est d’abord pas celui de ces prêtres. Ces prêtres qui lui ont fait aussi l’hommage de leur dignité sacerdotale : le symbole de l’encens.

Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Trois cadeaux qui seront bientôt aussi le décompte du nombre des Mages, selon les trois continents connus dans l’Antiquité, dont ils deviennent ainsi les représentants : l’Afrique, l’Asie, l’Europe.

Aujourd’hui, nous marquons nos années à la venue de ce prince royal. Aujourd’hui des temples, nos églises, lui sont dédiés sur toute la face de la terre, hommage à sa dignité sacerdotale. Et aujourd’hui encore, le royaume de paix et de bonheur dont il est porteur est embaumé comme en un sarcophage.

Alors que les Mages nous ont dit que le prince de la paix était cet enfant humble, loin de la richesse des palais royaux, des Hérode et des César Auguste, aujourd’hui quand même, alors qu’on date nos années de la venue de cet enfant, on court encore après la richesse des palais royaux, que les Mages ont laissée au pieds de l’enfant.

De palais royaux en fêtes de la consommation, à la poursuite d’un bien-être illusoire ; tandis que celui que l'on célèbre frénétiquement reste comme embaumé sous nos soucis.

Cela aussi les Mages nous l’avaient dit, avec leur troisième cadeau, la myrrhe…

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin (v. 12), qui ne soit pas celui des palais royaux et de la gloire de la possession, mais celui de la reconnaissance, dans l’humilité du prince de la paix, cette « paix que le monde ne connaît pas » et qu’il nous appelle toujours à recevoir.

RP, Châtellerault, 07.01.18


dimanche 31 décembre 2017

Présentation au Temple




Genèse 15, 1-6 & 21, 1-3 ; Psaume 105 ; Hébreux 11, 8-19 ; Luc 2, 22-40

Luc 2, 19-40
19 Quant à Marie, elle retenait tous ces événements en en cherchant le sens.
20 Puis les bergers s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé.
21 Huit jours plus tard, quand vint le moment de circoncire l’enfant, on l’appela du nom de Jésus, comme l’ange l’avait appelé avant sa conception.
22 Puis quand vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés, ils l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur
23 — ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur —
24 et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits pigeons.
25 Or, il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint était sur lui.
26 Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.
27 Il vint alors au temple poussé par l’Esprit; et quand les parents de l’enfant Jésus l’amenèrent pour faire ce que la Loi prescrivait à son sujet,
28 il le prit dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes :
29 "Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
30 Car mes yeux ont vu ton salut,
31 que tu as préparé face à tous les peuples :
32 lumière pour la révélation aux nations et gloire d’Israël ton peuple."
33 Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui.
34 Syméon les bénit et dit à Marie sa mère : "Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté
35 — et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs."
36 Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge ; après avoir vécu sept ans avec son mari,
37 elle était restée veuve et avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’écartait pas du temple, participant au culte nuit et jour par des jeûnes et des prières.
38 Survenant au même moment, elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem.
39 Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
40 Quant à l’enfant, il grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la faveur de Dieu était sur lui.

*

« Les bergers s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé. »

Que sera le lendemain de cette grande joie et de ces chants de louange qui ont été ceux des bergers — et les nôtres à Noël ? Ce lendemain sera-t-il plus riche que les lendemains d’une société de fêtes et de cadeaux pour qui Noël est reparti ?… Avec sa hotte pleine d'illusions, évidemment…

À présent que les chants ont cessé, à présent que la fête s’est tue, ne subsiste que la parole silencieuse… Celle de la promesse portée par l'enfant, objet de la méditation de Marie, sa mère : « elle retenait tous ces événements en en cherchant le sens » nous dit le texte (Luc 2, 19)…

*

Puis tout rentre dans le quotidien qu’il faut bien rejoindre.

Et nous voilà huit jours après…

Comme il se doit l’enfant est circoncis. Puis ont passé les quarante premiers jours : c’est le temps des « relevailles » comme on aurait dit antan en Europe — en Judée d’alors le temps de la purification rituelle prévue par la loi de Moïse : le temps du retour de la jeune accouchée et de son fils dans la société des hommes.

La purification se fera au Temple de Jérusalem. Voilà donc un charpentier de Nazareth, accompagné de sa femme, se rendant au Temple pour présenter à Dieu leur fils premier-né.

Ce sera aussi sa consécration au Seigneur selon le rite qui veut que le premier né soit consacré à Dieu et à son culte. On sait que cette consécration est, depuis la Torah, réservée aux membres de la tribu de Lévi. Les premiers nés des autres tribus d’Israël sont rachetés par une offrande.

En y entrant, Joseph et Marie ont donc acheté dans la cour du Temple deux tourterelles, ou pigeons, pour les offrir en sacrifice, le sacrifice des pauvres — ceux qui sont plus aisés offrent un agneau et un pigeon. On imagine le père tenant les oiseaux à la main, la mère portant dans ses bras le petit enfant.

Sans que l’arrivée de ces étrangers pauvres ne provoque la moindre curiosité des autres fidèles venus là pour prier, ils amènent leur sacrifice. Et les voilà s’en retournant, quand un homme, renommé à Jérusalem pour sa sagesse et sa piété, qu’on appelait Syméon, vient vers eux, contemple le petit enfant et comme poussé par une impulsion — par l’Esprit saint —, le prend dans ses bras.

Puis à haute voix, au milieu du murmure confus des prières que les fidèles adressent à Dieu, il entonne un cantique d’actions de grâce, qui signale à tous cet enfant comme « la lumière des nations et la gloire d’Israël ».

Pour lui, son œuvre est accomplie, l’œuvre de sa vie — à savoir la vigilance dans l’attente de ce jour :

« Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
Car mes yeux ont vu ton salut,
que tu as préparé face à tous les peuples :
lumière pour la révélation aux nations et gloire d’Israël ton peuple. »


*

Une prophétie étrange, qui annonce que par cet enfant l’extension espérée de l’Alliance aux nations, signe du Royaume, va s’accomplir pour la gloire d’Israël, premier porteur de cette Alliance.

Et en même temps, on le sait c'est comme un lieu de passage difficile pour tout le peuple qu’annonce Syméon, la crise d'appartenance du judaïsme fidèle : peut-on croire que Jésus est le Messie ? — puisqu’on sait que l’élargissement sera difficile, comme un accouchement.

Ce n’est pas sans rapport avec cela que Luc insistera sur la soumission de Jésus et de ses parents à la Loi (le respect de la Loi sera mentionné 5 fois dans ce bref passage).

À ce point, Marie est comme la figure du peuple croyant, du peuple du carrefour représenté en Jésus : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté — et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs, » dit le vieux prophète à Marie.

C’est que la nature humaine n'accueille pas le Christ sans qu'il ne suscite une crise profonde.

La chute et le relèvement annoncés par Syméon sont alors non pas les attitudes de deux camps opposés, mais la réalité des chutes et du relèvement dans une même vie : en premier lieu pour Marie, pour le peuple d'Israël, pour tout homme, à la fois pécheur, et donc soumis à la Loi qui le façonne selon la volonté de Dieu, et croyant, juste par la seule grâce.

Avec, pour Marie, qui médite tout ce qui advient, l’annonce de son déchirement à la Croix, bien sûr. Car les moments de carrefour sont des déchirures, et ne sont pas que des déchirures intérieures. Les déchirures de l’histoire, comme des déchirures d’outres éclatées par le vin nouveau, se traduisent hélas généralement par des violences concrètes.

Le monde nouveau dessiné par la Loi de Dieu et ses témoins les prophètes, advient porté par l’Esprit qui pousse ses témoins dans un temps qui pressent que le monde nouveau le verra tout perdre — seuls les prophètes savent ce qu’il va y gagner.

La Loi et l'Esprit — l'Esprit qui meut les prophètes —, la Loi et l'Esprit qui accompagnent Syméon, Anne, les parents de Jésus, ne sont alors pas deux réalités en conflit ou des alternatives.

*

Quatre personnages différents, autour de l'enfant, du Fils de Dieu. Leur vie quotidienne est ce qu’elle est : ses joies, ses peines, ses labeurs. Et par l'Esprit Saint, ils comprennent et confessent, dans le Temple, que le salut a fait irruption dans leur vie.

Cela pourrait ressembler à un culte de paroisse ordinaire… Le culte : des paroissiens d'âges, d'expériences et d'origines diverses, qui ne se connaissent pas nécessairement et ne se sont pas choisis, mais qui, appelés ensemble par l'Esprit, éclairés par lui, confessent de vive voix : « Nos yeux ont vu ton salut ».

Si après le fracas de la fête de ce monde et ses désillusions de chaque année, tandis que s’éloignent les chants de Noël et la louange des bergers ; s’il reste à chacun de nous quelque chose du retour sur soi de Marie, qui « retenait tous ces événements en en cherchant le sens » — s’il subsiste en chacun de nous cette vraie part de Noël, alors nous pouvons entrer dans la suite des temps avec cette parole de Syméon : « mes yeux on vu ton salut ».

Nous pouvons y entrer avec confiance face à tout ce que cela pourra amener d’inattendu dans notre histoire et dans nos jours.

Un fils nous est né, un enfant nous a été donné — signe bien plus humble que les chœurs angéliques de Noël. Et c’est cela qui nous reste, pour que notre méditation puisse recevoir la parole du prophète Syméon : « mes yeux ont vu ton salut », en vue d’une nouvelle louange, tournée vers l’avenir, celle d’Anne la prophétesse — « célébrant Dieu et à parlant de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem »


RP, Poitiers, 31.12.17