dimanche 20 août 2017

Une Cananéenne




Esaïe 56, 1-7 ; Psaume 67 ; Romains 11, 13-32 ; Matthieu 15, 21-28

Matthieu 15, 21-28
21 Jésus partit de là et se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon.
22 Une femme cananéenne qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David. Ma fille est cruellement tourmentée par le démon.
23 Il ne lui répondit pas un mot ; ses disciples s’approchèrent et lui demandèrent : Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
24 Il répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : Seigneur, viens à mon secours.
26 Il répondit : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens.
27 Oui, Seigneur, dit-elle, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
28 Alors Jésus lui dit : O femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

*

Temps de repos pour Jésus, dans un territoire où lui seront épargnées les controverses théologiques comme celle qui précède notre texte – en l'occurrence sur le pur et l'impur.

Un territoire marqué par la croyance aux divinités locales, comme une poche où l’universalité du règne du Dieu d'Israël est voilée. Ici sont placés dans la foi des populations, les daïmonia, les idoles pour les juifs, les idoles pour Jésus.

Les démons, ces divinités inférieures auxquelles le peuple donne souvent beaucoup de place, n'offrent pas la libération qui est une vie dans la confiance ouverte par celui qui échappe à tous les schémas, à tous les projets de vie que nous nous donnons et qui finissent par nous rendre captifs, nous et les nôtres.

C'est à ce point de conscience qu'est parvenue la femme cananéenne. Elle le crie à Jésus. Cette captivité récurrente hors de la vie atteint déjà sa fille, cruellement tourmentée par le daïmon, par la divinité, à laquelle il faut se plier, encore et encore, de génération en génération. Une femme épuisée qui crie sa détresse à celui dont elle sait qu'il a le pouvoir de casser ce cercle infernal d'une vie pour la mort, d'une vie de tourment.

*

Jésus se tait. Il sait. Les disciples, eux, veulent la paix : ils sont ici pour un temps de repos – comme à la veille de la multiplication des pains, rappelez-vous – un temps de repos à présent loin des controverses épuisantes. Alors, s'il te plaît, renvoie-là ; et puis ses problèmes avec ses divinités, son démon, ne sont pas les nôtres !

Jésus approuve, apparemment : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui, il est d'accord : telle est sa mission. Il approuve, mais transpose à un plan que les disciples, avant le dimanche de Pâques – et nombre de commentateurs, après – ne perçoivent pas.

Effectivement il n'y a de libération que par le Dieu qui est au-delà de tout nom, au-delà de toute représentation, autre que toute divinité locale. Le Dieu universel qui seul peut libérer. Le Dieu révélé à Israël et par Israël. Il n'y a de liberté que dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu, au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui.

*

Un paradoxe qui passe par le fait que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, le libérateur au-delà de toutes nos limites, est donné, révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière avec toutes ses limites.

Jésus a fait siennes toutes ces limites-là, nos limites, jusqu’à celles de la « nationalité » et de la religion.

Comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis.

Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière et malgré elle que le Dieu de l’universel se dévoile, comme en contraste. Ce texte nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait.

« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui c'est bien par cette réalité concrète-là que se dessine le Royaume : il s'inscrit dans histoire-là, qui est celle dans laquelle le Fils de Dieu s'inscrit, en élevant au statut d'enfant d’Abraham, d'enfant d’Israël, d'affranchi du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes, quiconque en appelle par delà ses idoles et ses captivités à celui qui est au-delà de toute captivité et tout identité qui rend captif (y compris celle héritée pourtant d'Abraham – c'est le propos des controverses qui précèdent notre texte).

*

Cette libération est ce qui se produit avec l’histoire de cette Cananéenne – une histoire qui n'est pas sans analogie avec celle de la Samaritaine en Jean 4 : « le salut vient des Judéens ». C’est comme cela que le Dieu qui est dessus de tout Dieu nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’Alliance qui va d’Abraham au Royaume de Dieu.

Et il conduit cette femme à le confesser en ses termes à elle, parlant pour sa part de miettes, comme il nous y conduit tous. « Un chien noble, nous signale l'écrivain autrichien Robert Musil, s'il cherche sa place sous la table à manger, ce n'est point par bassesse de chien, mais par attachement et fidélité. » (R. Musil, <i>L'homme sans qualités</i>, t. 1, Points Seuil, p. 39)

On ne sera libéré des daïmonia, des idoles qui nous tiennent captifs et par lesquelles nous tenons captifs les nôtres – comme la fille de cette femme –, qu'en les dénonçant pour ce qu'il en est : des idoles, dont seul le Dieu qui est au-delà de tout nom, de toute figure que l'on s'en fait peut rompre le mensonge.

C'est le Dieu qui s'est dévoilé dans l'histoire d'Israël, le Dieu d'Israël qui s'est montré en Jésus et qui délivre en faisant passer au statut d'enfant perdu de son héritage. C'est le Dieu au-delà de toute figure de Dieu – car toute figure n'est jamais qu'idole, démon –, c'est le Dieu au-delà de tout dieu qui nous advient comme miette vraie de liberté, là où nous n'avions connu que table d'idole.

C'est aujourd’hui, à l'instant, qu’advient ce don de liberté qui se saisit comme miette qui fera tout exploser de nos faux-semblants. Une miette de cette liberté qui est de n’avoir plus d'images de Dieu, plus d'images de ce que devraient être nos vies et celles des nôtres, fera toutes choses nouvelles.

Telle est la grande foi que Jésus reconnaît en la femme cananéenne : « ta foi est grande ». Et aussitôt, dit texte, sa fille fut guérie...


RP, Poitiers, 20/08/17


dimanche 16 juillet 2017

Le semeur




Ésaïe 55, 10-11 ; Psaume 65 ; Romains 8, 18-23 ; Matthieu 13, 1-23

Matthieu 13, 1-23
1 En ce jour-là, Jésus sortit de la maison et s’assit au bord de la mer.
2 De grandes foules se rassemblèrent près de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit; toute la foule se tenait sur le rivage.
3 Il leur dit beaucoup de choses en paraboles. "Voici que le semeur est sorti pour semer.
4 Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin; et les oiseaux du ciel sont venus et ont tout mangé.
5 D’autres sont tombés dans les endroits pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre; ils ont aussitôt levé parce qu’ils n’avaient pas de terre en profondeur;
6 le soleil étant monté, ils ont été brûlés et, faute de racine, ils ont séché.
7 D’autres sont tombés dans les épines; les épines ont monté et les ont étouffés.
8 D’autres sont tombés dans la bonne terre et ont donné du fruit, l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente.
9 Entende qui a des oreilles!"
10 Les disciples s’approchèrent et lui dirent: "Pourquoi leur parles-tu en paraboles?"
11 Il répondit: "Parce qu’à vous il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux, tandis qu’à ceux-là ce n’est pas donné.
12 Car à celui qui a, il sera donné, et il sera dans la surabondance; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré.
13 Voici pourquoi je leur parle en paraboles: parce qu’ils regardent sans regarder et qu’ils entendent sans entendre ni comprendre;
14 et pour eux s’accomplit la prophétie d’Ésaïe, qui dit: Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.
15 Car le cœur de ce peuple s’est épaissi, ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de leurs oreilles, ne pas comprendre avec leur cœur, et pour ne pas se convertir. Et je les aurais guéris!
16 "Mais vous, heureux vos yeux parce qu’ils voient, et vos oreilles parce qu’elles entendent.
17 En vérité, je vous le déclare, beaucoup de prophètes, beaucoup de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu.
18 "Vous donc, écoutez la parabole du semeur.
19 Quand l’homme entend la parole du Royaume et ne comprend pas, c’est que le Malin vient et s’empare de ce qui a été semé dans son cœur; tel est celui qui a été ensemencé au bord du chemin.
20 Celui qui a été ensemencé en des endroits pierreux, c’est celui qui, entendant la Parole, la reçoit aussitôt avec joie;
21 mais il n’a pas en lui de racine, il est l’homme d’un moment: dès que vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il tombe.
22 Celui qui a été ensemencé dans les épines, c’est celui qui entend la Parole, mais le souci du monde et la séduction des richesses étouffent la Parole, et il reste sans fruit.
23 Celui qui a été ensemencé dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et comprend: alors, il porte du fruit et produit l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente."

*

Le thème du semeur est en quelque sorte l'équivalent en parabole du thème de la naissance d'en haut dans l'Évangile de Jean — ou l’enfantement du monde en Romains 8. Autant de façons de référer aux promesses prophétiques par différentes images : « ma Parole ne retourne pas vers moi sans effet », dit Ésaïe (ch. 55). Au fond, en particulier en ce domaine, ce qui advient nous échappe et ne dépend pas de nous.

Ici c'est l'Esprit de Dieu qui précède tout mouvement de la foi. Et nous fait perdre tout pouvoir sur nous. Le Royaume vient par l’effet d’une parole sur laquelle et sur les conséquences de laquelle nous n’avons aucun pouvoir.

La venue du Règne de Dieu n'est finalement pas en notre pouvoir. Tout comme le vent souffle où il veut, tout comme on ne peut pas naître par la force de la volonté, nul ne peut préjuger du fruit d’une semence ni expliquer la raison finale de sa germination.

C'est la semence de cette parole que le semeur, au-delà de nos volontés et de nos refus, vient répandre en nous. Est-ce parce que cet ensemencement fait peur, au fond, que ceux qui le craignent préfèrent se boucher les yeux et les oreilles, comme le dit Jésus citant Ésaïe ?

On retrouve une idée équivalente à cette naissance d'en haut ou à cet ensemencement mystérieux dans quelques autres textes du Nouveau Testament. Cela sous des termes qui en sont assez proches, traduits généralement par « régénération ». Comme avec la « régénération » des individus ou du monde, mais plus explicitement encore, on est avec le semeur dans le cadre d'une image jardinière, agricole, évidente pour ceux que leur métier a enseigné à dépendre de la météo et de la qualité du terrain.

Ici, dans la parabole du semeur, ne pas voir et de ne pas entendre, selon les mots d’Ésaïe, s'exprime dans les trois causes de la non-éclosion de la parole :
— « ôtée par le diable »,
— mal perçue, considérée comme réjouissante (ne pas croître commence par la joie), et dès lors pas enracinée,
— « étouffée par les soucis ou l'attrait des richesses », en un mot, la peur.

Cela ne renvoie pas forcément à trois catégories de personnes, mais à trois aspects, ou trois degrés de notre incapacité à recevoir la parole dont on sent bien qu'elle écartera tout ce que l'on voudrait préserver en nous : si le grain ne meurt pas, il ne portera pas de grain à son tour… dit Jésus ailleurs (Jean 12, 24). Pour des paysans entendant « semence », ils peuvent penser à tout cela. En tout cas, l’absence de maîtrise des divers éléments ne leur échappe pas.

Pas en notre pouvoir. Il s’agit de lâcher prise. Comme le grain doit disparaître pour germer. Qu'il est terrible de lâcher ce que l'on a passé sa vie à établir patiemment ! C'est pourtant ce que suppose le fait de comprendre la Parole : alors seulement, le fruit que nous attendons se préparera. Mais pour cela, il faut se perdre. Perdre l’idée de notre maîtrise des choses — même nous concernant !

Voilà donc pour quelques aspects de la semence ; notons encore, concernant le semeur plutôt que la semence du coup, que lui-même, le semeur, est contraint ici à une humilité que devrait méditer tout prédicateur : ne faire que semer, sans autre pouvoir que celui d’attendre et au mieux, d’arroser, mais encore pas trop : ça peut faire pourrir !

*

Voyons les empêchements à la germination et à l’éclosion, mentionnés par Jésus. Le diable, la joie et les soucis — que signifient
— d'un côté le bord du chemin et les oiseaux, à savoir la superficialité du terrain ensemencé, qui peut inclure aussi le « parce qu'ils ne comprennent pas dont pas » dont parle Jésus : c'est-à-dire aussi ne pas comprendre en prenant l’Évangile pour une métaphore ! ce sur quoi Jésus dans un second temps détrompe les disciples en leur expliquant la parabole ;
— et de l'autre côté les épines du terrain qui en est envahi.

Notons à nouveau que le semeur n’y peut rien. Et les bénéficiaires de la semence, de la parole, non plus. Nous n’y pouvons rien. Ce qui est souligné d’emblée par l’évocation de la figure du diable. Ce n’est pas notre résistance à la parole qui est mise en cause, c’est le diable qui en ôte la semence.

Ce qui permet de bien lire les deux autres causes mentionnées : la joie superficielle, l’enthousiasme vain à son écoute ou à l’inverse le poids des soucis. Je n’ai pas beaucoup de pouvoir sur mon tempérament, qu’il soit du genre à s’enthousiasmer ou qu’il soit du genre inquiet (s’il n’est pas les deux à la fois).

La venue du Royaume ne relève ni de mon enthousiasme, qui peut sous cet angle se rapprocher de l’action du diable, ni de mon inquiétude, qui sans que l'on s'en rende compte étouffe l’effet de la parole de Dieu. La venue du Royaume ne vient que de la germination d’une parole qui me précède et qui m’échappe, et cela se compare à une graine tombée dans une bonne terre. Dieu s’est en quelque sorte placé lui-même dans la dépendance.

Dieu lui-même s’est réduit à faire venir le Royaume sur le mode de l’ensemencement et de la germination ; d’une façon qui le rende en quelque sorte comme « sujet » d’aléas divers, comme pour un agriculteur les oiseaux, le soleil et les ronces.

Tenter de faire venir le Royaume comme si nous avions en la matière plus de pouvoir que Dieu, c’est risquer de faire venir en lieu et place du Paradis espéré, un enfer : l’histoire l’a maintes fois prouvé…

Et Dieu l’a envisagé autrement. Et c’est là qu’est le cœur de la question, celle du salut. Que nous dit au fond cette parabole ? Que le salut « ne vient pas de façon à frapper les regards », qu’on ne le fait avancer ni par nos enthousiasmes, ni par nos soucis, qu’il n’a rien à voir avec tout ce que nous prétendrions en construire à force de forcer les choses.

Cette parabole nous conduit au cœur de l’Évangile de la foi, de la confiance seule. C'est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu. La bonne terre n’est rien d’autre que cette disposition, cette disponibilité confiante — qui n’est ni bord de chemin, ni cailloux, ni épines. Bonne terre, disponible. Et dès lors à même de fructifier en abondance. C’est la seule façon qu’a proposé Dieu de faire venir le Royaume. En le forçant, on le gâche. En y introduisant un rôle à l’enthousiasme ou au souci, on le manque.

Il s’agit simplement d’être ouvert à la Parole de Dieu avec cette confiance :
« Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’ai envoyée. Vous serez dans la jubilation et la paix » (Ésaïe 55, 10.11).

Ro 8:18-21 :
18 J’estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous.
19 Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu:
20 livrée au pouvoir du néant-non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée, elle garde l’espérance,
21 car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu.


R.P., Poitiers, 16.07.17


dimanche 9 juillet 2017

Révélé aux tout-petits




Zacharie 9, 9-10 ; Psaume 145 ; Romains 8, 9-13 ; Matthieu 11, 25-30

Matthieu 11, 25-30
25 En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : "Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
26 Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler.
28 "Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
30 Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger."

*

« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits ». « Je te loue », dit Jésus au Père. Partons donc du livre des Louanges, puisque c'est son titre en hébreu, des Psaumes donc, que Jésus a souvent médités.

Psaume 8 : « Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires, pour réduire au silence l'ennemi revanchard. Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as fixées, qu'est donc l'homme pour que tu penses à lui, l'être humain pour que tu t'en soucies ? » (v. 3-5)

« Quand je vois tes cieux ! », écrivait le Psalmiste il y a quelques milliers d’années, éberlué. Que dire alors aujourd’hui quand on estime que l'Univers observable compte combien de milliards de galaxies, dont combien sont « de masse significative », selon le vocabulaire consacré, c’est-à-dire contenant combien de milliards d’étoiles ? Les nombres avancés n’étant pas limitatifs… L’Univers dans son ensemble, dont l'extension réelle n'est pas connue, est susceptible de compter un nombre immensément plus grand de galaxies qu'on ne le pense…

Selon une étude publiée en octobre 2016 par une équipe internationale d'astronomes, l'Univers compte non pas seulement des centaines de milliards comme on pensait jusque là, mais environ 2.000 milliards, c'est-à-dire « dix fois plus » que ne le pensaient les scientifiques jusqu'alors.

Notre galaxie, la Voie lactée, est une de ces 2.000 milliards de galaxies… Elle a une extension de l'ordre de 100 000 années-lumière. C’est-à-dire que l’on perçoit les étoiles lointaines de notre seule galaxie comme elles étaient il y a 100 000 ans. Et notre galaxie est donc une seule de ces quelques 2.000 milliards de galaxies de quelques centaines de milliards d'étoiles.

Bref, parmi ces 2.000 milliards de galaxies, dans une de ces galaxies, notre galaxie, qui compte quelques centaines de milliards d’autres étoiles, une de ces étoiles, le soleil est donc l’étoile de notre système solaire, autour duquel tourne la terre — sur laquelle se déroule en cet endroit minuscule de Poitiers le culte par lequel nous célébrons aujourd’hui celui qui s’est relevé d’entre les morts, ouvrant sur un Ciel nouveau et une Terre nouvelle.

Un premier univers est apparu, puis un homme s'est relevé de la mort dans un coin infime de l'univers qui ressemble ainsi à un mini-laboratoire. Cet homme, laissant son tombeau vide a alors inauguré un Ciel nouveau et une Terre nouvelle. Est-ce moins compréhensible, plus compréhensible que l’apparition de l'Univers actuel ? Dieu l’a « caché aux sages et aux intelligents »…

*

« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » Que peut nous alors dire ce texte ? Ou en d’autres termes : Quelle est notre sagesse ?

Est-ce celle par laquelle nous maîtrisons le monde et ses secrets, jusqu’à connaître bien et mal, ce qui donc nous permet de décréter ce qui est bien et ce qui mal — en tout cas pour les autres ? Est-ce là la lumière d’en haut ? Celle dans laquelle Jésus dévoile le Père.

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Notre raison, est-elle si limpide ? Ou moins absurde que celle des autres, ou celle de ceux qui nous ont précédés comme les religieux du temps de Jésus, ainsi que nous voulons si communément le penser ? Pensez donc, ils ne savaient pas, comme nous ne le savions non plus pas l'an dernier remarquez, qu'il y a 2.000 milliards de galaxies !

Eh bien, par la foi miraculeuse — le miracle : ce lieu de l’étonnement, selon un des sens du mot —, étonnement du Psalmiste observant les cieux, étonnement que reçoivent les enfants, Jésus nous place devant une nouvelle Création, celle initiée devant un tombeau vide, Création au moins aussi mystérieuse que la première.

*

N’est-ce pas se leurrer que prétendre avoir accédé à une clarté telle que les mystères, et jusqu’au mystère de Dieu ou de l’univers, nous seraient devenus moins opaques ?

Qu’est-ce que cet aveuglement, que n’ont pas les enfants, qui pousse au fond à mépriser les capacités rationnelles de son prochain, ou des hommes et femmes du passé, ou d’autres continents et d’autres sagesses ? Être dans une lumière telle qu'on se place au-dessus de tout — y compris finalement de la grâce, qui est d'abord surprise, et étonnement, lieu d'une incompréhension.

La lumière de Dieu est celle qui éblouit, aveugle celui qui ainsi, confesse être aveugle (cf. Jean 9). C'est cette lumière que porte Jésus, sagesse mystérieuse et cachée, que le monde ne reçoit pas (1 Co 1, 20). « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler ».

Où la mise en valeur de la foi et de l’étonnement ne veut pas dire, loin s’en faut, que Jésus nous dispenserait de tout effort intellectuel, de tout apprentissage ! Il ne s’agit pas sous prétexte que Jésus a donné les enfants en exemple face aux prétendues intelligences supérieures, de s’imaginer qu’il condamne l’intelligence et la sagesse. Non, il condamne ceux qui à force d’en être imbus se montrent ni sages ni intelligents.

La force de l’enfant — « tu y as fondé une forteresse » (Ps 8, 3) — est sa capacité à s’étonner. C’est ce que Jésus exalte : une aptitude à recevoir celui que nul ne connaît sinon celui à qui le Fils veut bien le révéler. (Mt 11, 27)

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Que dit Jésus ? Qu'il s'agit de recevoir l'enseignement de la Bible au plus intime de notre être, indépendamment de tous les qu'en dira-t-on et de tous les qu'en verra-t-on. Méditer, peser, « mastiquer » les paroles bibliques, n'est rien d'autre qu'être en train d'établir pour sa vie des fondements solides. « Prendre son joug », puisque c'est au joug de la Torah, porte de sagesse, qu'il est fait allusion.

Il s'agit de se confier en Dieu de façon à ce que lui-même produise en nous ce que son enseignement requiert. Luther dira que ce n'est pas le fruit qui produit l'arbre, mais l'inverse ; de même ce n'est pas l'œuvre qui porte la foi, mais l'inverse.

Il faut nous souvenir de la distinction que fait Matthieu entre l’apparence et ce qui est caché. Une justice publiée sur les toits est vaine, disait Jésus dans le Sermon sur la Montagne. Une prière exhibée n'a d'autre exaucement que la satisfaction d'en obtenir l'admiration d'autrui.

Et Jésus d'inviter à la mise au secret, au ciel, présent au milieu de nous, lieu de la liberté, notre récompense, car « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21).

Il est donc question d'une apparence, vaine, et d’une réalité cachée, cachée même aux sages, mais qui seule est richesse. Et les deux choses sont en stricte opposition.

Demeurer dans l’humilité quant à la vie devant Dieu, quant à la pratique de la justice, voilà qui est réellement reposant, voilà qui est un joug extrêmement léger, surtout face aux spécialistes de ce qui est bien et de ce qui est mal,… en général pour autrui. Pour ceux qui entendent la parole de Jésus, la Loi devient bonne nouvelle — c’est-à-dire Évangile —, une mise en marche qui libère de tout poids, un vrai repos.

*

Voilà donc deux aspects de la relation à Dieu que nous propose ici Jésus. Écouter son enseignement avec humilité, sans croire savoir — c’est la sagesse, comme celle des enfants — pour connaître cet élément essentiel de la relation avec Dieu, l’humilité précisément, qui est d’un accès si difficile aux sages.

Et l’intériorisant ainsi, découvrir combien dès lors ce joug devient léger, le joug de Jésus, sous son regard, dans l’humilité, sans rien à prouver à quiconque, surtout pas à ceux qui savent, ou qui l’imaginent, et qui du coup, ignorent ce cœur de la parole révélée. Dès lors, « ne vous inquiétez donc pas » et ayez confiance en Dieu pour toute chose.


RP, Poitiers, 09.07.17


dimanche 2 juillet 2017

"Qui ne se charge pas de sa croix..."




2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

Matthieu 10, 37-42

37  "Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38  Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39  Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l’assurera.
40  "Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41  Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42  Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense."

*

« Celui qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De fonder de vraies relations. Et les refondant. Selon Jésus, il n'est de vraies relations humaines qu'au travers de ruptures !… Dans nos relations avec autrui, en premier lieu nos proches, et même avec nous-même. La rupture, en d’autres termes la Croix, est le fondement d'une vie de nouveauté devant le Christ.

*

C'est qu'il n'est d'être qui soit en vérité que sous le regard de Dieu seul. Et cela suppose, tôt ou tard, le brisement de tout autre regard qui serait censé être constituant, à commencer bien sûr par le regard des parents, cela pour les enfants ; mais aussi pour les parents le regard des enfants ; celui des conjoints et en général des proches, et même de soi-même, l’opinion que l’on a de soi. Il s'agit de renoncer à tout cela.

Devenir enfant de Dieu, c'est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin de toute dépendance d'avec tout regard qui n’est pas celui où se source notre être.

*

On ne connaîtra de relation saine avec nos enfants, mais aussi nos parents et nos proches en général, que pour les avoir perdus comme enfants, parents, etc., et les avoir retrouvés tels qu’ils sont devant Dieu qui nous les a confiés pour que nous les lui rendions, de sorte qu’au travers de cette rupture, nous puissions avoir de nouvelles relations, vraies, avec eux.

Rupture. Car c’est dans la douleur que cela advient, comme dans la douleur d'un enfantement la Création advient, comme l'écrit Paul aux Romains (ch. 8). Sur la douleur du Christ, le monde nouveau se bâtit. Et il appartient au disciple de le faire advenir avec le Christ, c'est-à-dire de prendre sa croix.

*

Il s'agit, quant à ces ruptures, non seulement de les accepter, mais de les assumer et même de les promouvoir. Les assumer, les promouvoir, en abandonnant et en rejetant le regard de nos parents ou de quiconque nous a fait advenir comme enfants de la chair, pour y recevoir en lieu et place le regard que Dieu nous adresse dans le Christ pour nous faire advenir à la liberté des enfants de Dieu.

Promouvoir ces ruptures aussi en se refusant à maintenir ses propres enfants — y compris enfants « spirituels », c’est-à-dire toute personne sur laquelle nous pourrions avoir de l'influence —, refusant de les maintenir en situation de dépendance, y compris bien sûr et surtout de dépendance psychologique — sous peine de voir se reproduire à l'infini des caricatures de nos tortuosités ; c'est une leçon importante du « sacrifice » d'Abraham.

Hélas, ces ruptures indispensables, œuvres douloureuses de la grâce, se voient opposer les plus farouches de nos refus. D'où la vigueur du propos de Jésus ; dans un texte parallèle, Luc 14, 26, plus vigoureusement encore, il est question pour Jésus de haïr père et mère, fils et filles, frères et sœurs, et même sa propre vie — bref, et c'est en ce sens qu'il faut le comprendre, Jésus, il le dit juste avant notre texte (v. 34), n'est pas venu apporter la paix, mais promouvoir des ruptures (« l'épée »), au prix d'inimitiés (v. 35).

*

C’est là finalement… le prix du pardon ! Mais pourquoi le pardon, me direz-vous ? Eh bien c’est que la relation avec les proches, à commencer par la relation parents-enfants, focalise ce qui blesse. L’intensité du lien rend ici les ruptures indispensables, celle de la naissance, puis celles de l’adolescence et du passage à l’âge adulte, puis du milieu de la vie. Et cette intensité fait la profondeur des blessures qui s’y vivent. D’où la haine latente, qui doit être reconnue, sous peine de rester purulente — c’est là le lieu le plus intense aussi du pardon. C’est le passage sans lequel il n’est pas de pardon.

Le pardon est né avant la fondation du monde, là où le Christ est crucifié (Apoc 13, 8). Il est né avant la fondation du monde, puisque le monde ne peut pas exister, ne peut pas venir à l’être sans pardon. « Qui ne se charge pas de sa croix… » (v. 38). Et le pardon est né là où le Christ est crucifié, au moment où il prie en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne leur car il ne savent pas ce qu’ils font ! » Voilà un homme, le Fils de Dieu, le meilleur homme que la terre ait porté, un homme qui en plus ne se fait pas d’illusions sur l’âme de ses semblables, sur la laideur des motivations de ses ennemis. Eux le bafouent, lui crachent dessus et le mettent à mort, toujours dans les moqueries. Ils le clouent pour cette mise à mort honteuse, exhibé nu à une foule hurlante. Ils lui font subir ce châtiment en faisant mine de penser qu’il le mérite bien. Une honte difficile à imaginer, et à même de fournir une haine légitime… Et voilà finalement une parole de pardon, sans amertume. Eh bien, c’est que le Christ ne s’est pas illusionné sur ses ennemis. Il sait à quel point ils sont haïssables. Aucune relation illusoire ne subsiste avec eux. Mais dès lors la relation peut devenir libre, sans arrière-pensée. Une vraie rupture ayant eu lieu, le pardon est possible.

C’est parce que ce genre de rupture pleine, réelle, qui ne laisse aucune illusion, n’a lieu que rarement que le pardon vrai est extrêmement rare. Il reste encore de l’attachement, le besoin de se venger, donc de prouver, face à telle ou telle action blessante dont on reste marqué. Tant qu’il reste de l’illusion sur soi-même, point de pardon réel. Et cela commence entre proches, et avant tout entre parents et enfants. Tant que reste une blessure, un besoin de prouver encore.

Là il manque encore cette rupture totale, qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté.

On est loin des pardons illusoires qui cachent mal des blessures pas reconnues, la haine qu’elles appellent n’ayant pas été pleinement assumée. Aimer le crucifié plus que tout, entrer dans sa douleur et donc son pardon, y perdre sa vie. C’est le prix de la grâce. Il n'est pas facile de se résoudre à advenir sous le poids de la grâce, ou de se résoudre à laisser advenir ceux que Dieu nous a confiés, en premier lieu nos parents ou nos enfants, à lui passer le relais pour qu'il creuse leur liberté. C'est là un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce. Se résoudre à assumer et promouvoir ces brisements est une façon de recevoir sa propre mort, de se charger de sa croix (v. 38) ; mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté : « celui qui aura gardé sa vie la perdra, et celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera » (v. 39).

Mourir en premier lieu à ce sur quoi on voudrait continuer de faire dépendre notre vie, et avant tout le regard de nos parents, nos proches, nos ennemis ; et en second lieu, mourir à notre volonté de nous attacher à tout prix ceux que Dieu nous a confiés pour que nous les lui abandonnions, pour que nous les lui rendions en les reconnaissant siens.

*

Alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).

Car c'est bien ce qu'il en est de l'accueil de ses disciples — fût-ce sous le simple signe de l'apport d'un verre d'eau — que réclame Jésus. Il est question ici de l'accueil du prochain tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel que le regard de Dieu porté dans le Christ le fait advenir comme être à l'image de Dieu, nous en dévoile la valeur infinie. Un prochain radicalement autre, fondé dans l’image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à nos projections, à nos schémas. Voilà qui ouvre à savoir reconnaître un prophète ou un juste, jusque parmi les plus petits, pour un salaire de juste. Mais cette découverte de ce prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes, à commencer par ces prochains que sont nos enfants et nos parents, ne se fera qu'à travers la réception de la rupture que la Croix opère entre eux et nous, qu'à travers ce que nous les abandonnerons à Dieu. Et, pour cela, que nous nous y abandonnerons nous-mêmes.


RP, Poitiers, 02/07/17


dimanche 25 juin 2017

Séduction divine...



(photo ici)
Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33

Jérémie 20, 7-18
7 Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; Tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, Tout le monde se moque de moi.
8 Car toutes les fois que je parle, il faut que je crie, Que je crie à la violence et à l’oppression ! Et la parole de l’Éternel est pour moi Un sujet d’opprobre et de risée chaque jour.
9 Si je dis : Je ne ferai plus mention de lui, Je ne parlerai plus en son nom, Il y a dans mon cœur comme un feu dévorant Qui est renfermé dans mes os. Je m’efforce de le contenir, et je ne le puis.
10 Car j’apprends les mauvais propos de plusieurs, L’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi Observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, Et nous serons maîtres de lui, Nous tirerons vengeance de lui !
11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; C’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; Ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : Ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, Car c’est à toi que je confie ma cause.
13 Chantez à l’Éternel, louez l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.
14 Maudit soit le jour où je suis né ! Que le jour où ma mère m’a enfanté Ne soit pas béni !
15 Maudit soit l’homme qui porta cette nouvelle à mon père : Il t’est né un enfant mâle, Et qui le combla de joie !
16 Que cet homme soit comme les villes Que l’Éternel a détruites sans miséricorde ! Qu’il entende des gémissements le matin, Et des cris de guerre à midi !
17 Que ne m’a-t-on fait mourir dans le sein de ma mère ! Que ne m’a-t-elle servi de tombeau ! Que n’est-elle restée éternellement enceinte !
18 Pourquoi suis-je sorti du sein maternel Pour voir la souffrance et la douleur, Et pour consumer mes jours dans la honte ?

*

La chouette vit la nuit, parce que le soleil lui brûle les yeux. Qui de nous osera vivre le jour ?

Le texte de Jérémie que nous avons lu est peut-être une des clefs du mystère de notre relation avec celui auprès de qui le soleil n'est qu'une loupiote, une lampe contre le plafond de notre ciel si bas. Le texte de Jérémie dévoile quelque chose de notre relation à Dieu.

*

Tout le malheur du prophète vient de ce qu'il a été, à son propre dire, séduit par Dieu (v. 7). De tous les pores de la Création, de chaque lettre de la Loi, la beauté de Dieu, sa sainteté, a transpiré à ses yeux. Séduit par Dieu ! C'en est fini de Jérémie, c'en est fini de sa paix ; c'en sera à terme fini, pour lui, de la saveur de sa vie. C'est face à cette splendeur dévorante, la sainteté de Dieu, que le prophète perçoit désormais de façon incontournable la malédiction qu’est l'inéluctable douleur de sa propre existence ; le manque qui est le sien et que rien en ce monde sans sainteté, impur, ne peut combler. « Malheur à moi, car je suis un homme aux lèvres impures, au milieu d'un peuple aux lèvres impures », dira Ésaïe face à une expérience similaire (És 6).

C’est là le fondement de la parole que Jérémie sera voué à adresser à Jérusalem : c’est dans le miroir de la sainteté divine qu’apparaît la condamnation de Jérusalem et l’exil prochain vers Babylone.

La misère de Jérusalem n'éclate que dans le miroir de la sainteté divine qui a séduit le prophète. Car le péché vient par la loi, selon Paul aux Romains (ch. 5), la loi, ce reflet du Dieu saint. Le péché nous entraîne en effet par le désir de combler le manque de sainteté que la loi de Dieu a révélé en nous. Le prophète l'a su, la séduction de Dieu est aussi la révélation d'un manque. Le péché vient du refus de ce manque ; il naît dans la poursuite effrénée de toutes les nourritures frelatées, de toutes les sources polluées dont on voudrait étancher sa faim et sa soif. Les idoles, les fausses spiritualités et autres mensonges. À propos des idoles, des faux dieux, des dieux et modèles qu’on s’invente, Jérémie parle de citernes crevassées où le peuple s’empoisonne au lieu de se de désaltérer à la parole pure du vrai Dieu, cette parole que porte Jérémie pour son malheur. Jérémie le vit jusqu'en son cri de révolte : « qu'a-t-il fallu que je naisse ! »

Mais il sait aussi que face à Dieu, le monde qui n'est pas à la mesure de Dieu, est insipide, vidé de goût. Un monde de faux-semblants et de masques, qui n’arrivent pas à cacher son manque. Dieu seul peut combler ce manque. La poursuite au mauvais endroit de ce qui ne peut pas le combler ne fait que produire une frustration de plus en plus irrémédiable. Alors Jérémie doit parler, il ne peut pas se taire.

*

De là naît la malédiction de la vocation de Jérémie, le bien nommé « prophète de malheur ». Car comment Jérusalem à laquelle il prêche, qui, comme la plupart des vivants, n'a pas perçu la source éternelle de ses joies passagères, comment pourrait-elle accueillir de telles jérémiades ? Comment pourrait-elle accepter la parole de son malheur ?

Alors tout plutôt que cela : jusqu'à payer des faux prophètes ; mais surtout faire taire ce rabat-joie. Et la suite du livre rappelle qu’on l’a bien fait : on a payé des faux prophètes pour qu’ils donnent des paroles rassurantes, mais creuses, fausses, pour remplacer la parole du prophète qui dérange parce qu’elle est vraie. Remarquez que lui aussi serait le premier à vouloir se taire, à voir cesser sa honte, le mépris qu’on lui porte. Car c’est à cause de sa vocation qu’on le méprise. Pensez : il dit la vérité.

Mais comment accepter cette parole qui nous dérange tant ? On veut être flatté. Or la vérité ne sait pas flatter ! Alors, à moins de se rendre à l'acceptation de la douleur qui tenaille le prophète, on préférera s’illusionner : j'ai faim, je veux des citernes crevassées, je veux des courges et des cailles, je préfère l’Égypte et l'infantilisme de son esclavage, plutôt que le désert de la Vérité.

Mais pour Jérémie, Dieu l'a saisi, et il ne pourra pas se taire. Il se trouve pris et tiraillé entre les contradictions de sa vocation. Entre la Splendeur dont il sait qu'il ne l'atteint pas, et que le péché et la laideur demeurent, et la paix qui serait dans cette impossible atteinte.

Un spirituel musulman, Hallâj, mis à mort par les siens pour cela, a dit ce tiraillement en des termes qu'aurait sans doute bien compris Jérémie : « prétendre le connaître, c'est de l'ignorance ; persister à le servir, c'est de l'irrespect ; s'interdire de le combattre, c'est folie ; se laisser endormir par sa paix, c'est sottise » (Akhb. 14).

Ignorance que prétendre le connaître, car qui aura les yeux assez grand pour y engloutir le soleil ? Irrespect que de persister à le servir, car comment vouloir parler de Dieu correctement quand je ne connais de sa lumière que la pâle image d'une lampe sur un plafond et quand je sais n’être pas à la mesure de la sainteté que j’ai entrevue ? Comment s'interdire de le combattre, quand toute vraie prière est combat contre un malheur qui vient d’avoir été séduit par Dieu ? Combattre pour survivre face à Dieu, survivre plutôt que de s'endormir dans sa paix, par une sottise qui voudrait me faire oublier que la chouette ne saurait trouver la paix dans le soleil qui la brûle.

C'est dès lors bien cela qui reste à Jérémie : combattre Dieu, dans un combat bien sûr perdu d'avance, pour parvenir, si possible à se taire, à s'endormir dans sa paix, cette paix impossible, pour échapper à la honte d'un service dont il voit bien par-dessus le marché, qu'il est de l'irrespect (cf. v. 8-9).

*

Mais le comble du désespoir de Jérémie est en ce que sa justice est au cœur même de ses tiraillements, dans les paroles épouvantables de sa honte, dont le tout Jérusalem voudrait qu'il les étouffe — comme lui aussi, d'ailleurs, le voudrait bien (v. 10-11).

Puis, pourtant, c'est au cœur de sa détresse d'être au monde que Jérémie reçoit de Dieu la parole de sa justice. C'est pour celui qui a l'outrance de dire le malaise infini que creuse la sainteté de Dieu entre le désir inassouvi qu'elle a suscité et un vécu blafard — c'est pour celui qui dit ce malaise, et en quels termes, — que Dieu prend parti ; et point pour les désespérés joyeux dont le sommeil aveugle voudrait sceller la bouche qui menace leur trop sotte paix. C'est alors que Jérémie invoque contre Lui-même le Dieu qui le voit autrement (v.11-13).

*

Ici, le malheur de Jérémie se transfigure : quelle que soit l'incongruité de la parole qu'il a à porter, elle est la parole du relèvement de Jérusalem, au cœur de son malheur. Dans cette certitude d'un manque que rien ne peut assouvir, perce alors le regard de Dieu. Les hommes méprisent les Jérémie parce qu’ils disent ce que Dieu les envoyés dire ? Eh bien, « Dieu connaît chacun de ses moineaux… vous valez plus que beaucoup de moineaux » (Mt 10, 29-31).

Lisons Matthieu 10, 26-33 :
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.
27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.
29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.
30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.
32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;
33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.

Quelle qu'en soit la douleur, le poids de déchirement, Jérémie ne reniera pas, il continuera donc à dire, « quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père » (Mt 10, 32), nous dit Jésus. Peut-être la grâce de Dieu, ici attestée, aura-t-elle le prix d'un visage inquiet, le visage d'un Jérémie qui a su, hélas, discerner derrière les sourires figés de sa Jérusalem joyeuse, le désespoir sans nom qui est dans ce qui sera le détournement du visage torturé du Christ fondant le monde.

*

Alors nous voilà comme la chouette condamnée à vivre la nuit pour avoir perçu la Splendeur du soleil, pour en avoir deviné la brûlure. Une chouette aux yeux immenses, ses yeux qui mangent sa figure, ses yeux écarquillés par leur désir de se gorger de lumière, ses yeux qui dès lors et parce qu'ils sont rendus immenses par ce désir de lumière, condamnent la chouette à vivre la nuit, et à porter malgré elle témoignage au soleil, face aux moqueries des êtres dont les petits yeux ne savent pas même deviner sa brûlure.


R.P., Châtellerault, 25.6.17


dimanche 18 juin 2017

Des signes de mémoire




Deutéronome 8, 1-16 ; Psaume 147 ; 1 Corinthiens 10, 16-17 ; Jean 6, 51-58

Deutéronome 8, 14-16
14 Prends garde que ton cœur ne s’enfle, et que tu n’oublies l’Eternel, ton Dieu, qui t’a fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude.
15 qui t’a fait marcher dans ce grand et affreux désert, où il y a des serpents brûlants et des scorpions, dans des lieux arides et sans eau, et qui a fait jaillir pour toi de l’eau du rocher le plus dur,
16 qui t’a fait manger dans le désert la manne inconnue à tes pères, afin de t’humilier et de t’éprouver, pour te faire ensuite du bien.

1 Corinthiens 10, 16-17

16 La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang de Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas la communion au corps de Christ ?
17 Puisqu’il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous formons un seul corps ; car nous participons tous à un même pain.

Jean 6, 51-58
51 Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour le siècle d’éternité ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde.
52 Là-dessus, les Judéens disputaient entre eux, disant : Comment peut-il nous donner sa chair à manger ?
53 Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes.
54 Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie du siècle d’éternité ; et je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage.
56 Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui.
57 Comme le Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi.
58 C’est ici le pain qui est descendu du ciel. Il n’en est pas comme de vos pères qui ont mangé la manne et qui sont morts : celui qui mange ce pain vivra pour le siècle d’éternité.

*

Voilà un texte, Jean 6, des textes, Deut 8 et 1 Co 10, qui parlent d’une mémoire qui se noue jusqu’au cœur de nos chairs (en communion au corps et au sang du Christ, 1 Co 10 / en mémoire de lui, 1 Co 11, 24-25 ; « garde-toi d’oublier », Dt 8). Une mémoire commune se noue, comme pour notre jumelage avec Bearsden. Une mémoire partagée où se constitue un peuple, une mémoire commune fondée sur la mémoire de Dieu devenant constitutive de nos êtres, comme chair de Dieu (Jn 6) !… qui nous rejoint au cœur nos êtres, de nos chairs (« c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde »), puisque c’est là que se noue la mémoire, et la mémoire partagée, mémoire qui sourd du plus profond de nos êtres.

Pour donner… chair à cela, une citation que vous allez reconnaître :
« […] Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.
[…]
Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas […].
[…]
Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin […], ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.
[…]
Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des autres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

Vous avez reconnu cette citation de Marcel Proust, dans À la recherche du temps perdu.

*

« Prends garde que ton cœur ne s’enfle, et que tu n’oublies l’Eternel, ton Dieu, qui t’a fait sortir de la maison de servitude […] qui t’a fait manger dans le désert la manne inconnue à tes pères ». — « La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang de Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas la communion au corps de Christ ? » demande Paul aux Corinthiens, qui n’ont connu ni le Christ ni l’institution de la Cène au premier jeudi saint. — « Vos pères ont mangé la manne et sont morts » — d’autres, ensuite, ont mangé le pain multiplié aussi, et pour plusieurs ils sont morts depuis, ils ont même, pour les Douze, participé à l’institution de la Cène, puis sont morts — mais « celui qui mange ce pain vivra dans le siècle d’éternité. »

Signes pour nos sens et notre souvenir : comme cette fameuse madeleine de Proust. Le « faire mémoire », le souvenir du désert prescrit au Deutéronome, le souvenir de la faim réactivé par chaque faim, le souvenir de la manne, ou la sainte Cène que nous allons célébrer.

Signes qui provoquent un déplacement en nous, qui transportent, et qui disent que quelque chose demeure, sous la forme d’un souvenir demeuré vif, et même : souvenir d’un temps qui nous a échappé !, ou qui n’a pas même été le nôtre !, et qui revient là, signe pour nos sens que Dieu lui-même se souvient, Dieu se souvient pour nous, Dieu se souvient en nous — Dieu se souvient de son Alliance, dit la Bible.

Dieu a-t-il besoin d’un signe pour se souvenir ? Ou ces textes nous indiquent-ils qu’il se souvient pour nous ? Ou même : en nous ? Voilà des textes qui disent ce qu’est un signe — un sacrement ! c’est-à-dire « la forme visible d’une réalité invisible », selon les termes de saint Augustin —, signe, à la manière évoquée par Proust avec sa madeleine.

J’aime à me souvenir que le nom de ce petit gâteau vient du nom d’une toute autre Madeleine, celle du tombeau vide, premier témoin de la résurrection de Jésus. Celle qui pleure comme une… Madeleine, justement, la mort de son Seigneur, avant d’éclater de la joie de la résurrection, pour transmettre un témoignage, qui de témoin en témoin viendra jusqu’à nous, réactivé parce que Dieu se souvient dans les signes qu’il nous donne.

*

Une autre citation :
« Sur le point de mourir, le bien aimé Baal Shem Tov [un maître spirituel dans le judaïsme d’Europe de l’Est du XVIIIe siècle] envoya chercher ses disciples. "J’ai servi pour vous d’intermédiaire, mais quand je ne serai plus là, vous allez devoir agir par vous-mêmes. Vous connaissez l’endroit de la forêt où j’invoque Dieu ? Tenez-vous en ce lieu et faites de même. Vous savez allumer le feu. Vous savez dire la prière. Faites tout cela et Dieu viendra."
Après la mort du Baal Shem Tov, la première génération suivit ses instructions à la lettre et Dieu vint à chaque fois. À la deuxième génération, toutefois, nul ne se souvenait de la manière dont le Baal Shem Tov avait appris à allumer le feu, mais les gens se tenaient à l‘endroit dit dans la forêt et récitaient la prière. Et Dieu venait.
À la troisième génération, tout le monde avait non seulement oublié la façon d’allumer le feu, mais l’endroit où prier dans la forêt. Néanmoins, ils récitaient la prière. Et Dieu continuait à venir.
À la quatrième génération, il n’y avait plus personne pour se remémorer la façon d’allumer le feu, ni le lieu où se rendre dans la forêt et l’on avait oublié jusqu’à la prière. Mais quelqu’un se souvenait de l’histoire et la racontait à voix haute. Et Dieu venait toujours. »
(in Clarissa Pinkola Estés, Le don de l’histoire, Conte de sagesse à propos de ce qui est suffisant, éd. Grasset, p. 10-11)

*

Lorsqu’il est donné à notre foi de percevoir le signe d’Alliance, d’y percevoir que là se noue un souvenir commun, même oublié, et dont Dieu est le garant — Dieu se souvient — lorsqu’on a reçu ce don dans la foi, on l’a reçu pour la vie d’éternité, « celui qui mange ce pain vivra dans le siècle d’éternité », dès aujourd’hui.

En effet ce que je reçois dans le signe de l’Alliance dont Dieu se souvient peut être vécu pour quiconque, même ayant oublié, ou croyant avoir oublié, et même absent à ce moment ! Le souvenir de Dieu, qui se souvient, qui, se souvenant, faisait libérer du joug de la servitude le peuple de l’Alliance lors de l’Exode (même si le peuple avait oublié) — peut valoir pour quiconque espère une libération et invoque le Dieu qui vient avec nous au désert : Dieu se souvient, se souvient pour nous, se souvient en nous.

Croyant au Dieu de l’Alliance, ma foi à l’Alliance scellée un jour d’antan, vaut aujourd’hui force d’éternité parce que Dieu lui-même se souvient.

Et cette rencontre de mon humanité ; cette rencontre de mon souvenir de ce qu’un jour Dieu a rencontré la foi d’une Madeleine au tombeau vide ; cette rencontre de ce souvenir et du souvenir de Dieu — c’est cela que la venue de Jésus dans notre humanité dit en plénitude. Dieu se souvient — d’un souvenir activé pour nos sens qu’il a partagés en Jésus.

C’est le message de l’Évangile de la multiplication des pains, de la manne au désert : en Jésus, Dieu nous rejoint jusque dans nos déserts, les déserts de nos exils, au cœur de nos chairs. Ce n’est pas le pain ingéré dont il s’agit — comme la vérité de la mémoire n’est pas dans le morceau de madeleine de Marcel Proust (« Je bois une seconde gorgée, écrit-il, où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas ») —, ce n’est pas du pain ingéré (pas plus que d’un morceau de la madeleine) qu’il s’agit mais de la vérité d’éternité dont il réactive la mémoire, aujourd’hui, mémoire de la chair, mémoire dans la chair.

Dieu nous a rejoints jusque dans nos sens où s’active notre mémoire d’éternité ; il a scellé Alliance avec nous, et dans les signes qu’il nous donne Dieu lui-même se souvient pour nous et en nous. Ne craignez donc pas : Dieu lui-même se souvient aujourd’hui de son Alliance. « C’est ici le pain descendu du ciel. » — « Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour le siècle d’éternité ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la vie du monde. »


RP, Poitiers, 18/06/17


dimanche 4 juin 2017

Le don de l’Esprit




Psaume 104 ; Actes 2, 1-11 ; 1 Corinthiens 12, 3-13 ; Jean 20, 19-23

Actes 2, 1-8
1 Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit saint et se mirent à parler en d'autres langues, selon ce que l'Esprit leur donnait d'énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.
7 Étonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?

Jean 20, 19-23
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l’Esprit Saint ;
23 ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."

*

« Pentecôte » signifie cinquantième jour après la fête de la Pâque. C'est, dans la Bible hébraïque, la fête des « semaines », Shavouoth, sept semaines (cinquante jours) après la Pâque. Il s'agit de la fête des « prémisses », la récolte des premiers fruits. C'est aussi le souvenir du don de la Torah.

Pour le christianisme, ce sera la commémoration des premières récoltes des nations dans l'Alliance que Dieu a passée avec son peuple ; et la célébration du don de la Torah qui s'inscrit dans le cœur des croyants par le don de l'Esprit saint.

Fête des premiers fruits qui mûrissent déjà, la Pentecôte signifie alors les premiers temps de ce fruit de l’histoire du peuple de Dieu : le temps est mûr pour l’entrée des nations dans l'Alliance.

C'est le sens du miracle des langues. Voilà que l'Esprit saint donne aux disciples de célébrer Dieu dans les langues de toutes les nations, d’où viennent les juifs présents à Jérusalem pour la fête. Dieu annonce ainsi que le culte est appelé à se célébrer dans les langues de tous les peuples.

Ce sont les premières récoltes du temps où l'Alliance scellée d'abord avec Israël s'élargit à toutes les nations, dans leurs langues.

Ce n'est pas que les Pères d'avant la venue de Jésus ignoraient l'Esprit saint ! Le contraire est même certain. Comment en effet auraient-ils pu vivre de la foi qui était la leur, leur faisant préférer, selon l’Épître aux Hébreux, le désert plutôt que les joies faciles ? Il est bien question de l'Esprit dans la Torah (Nombres 11, 24-30), dans les Prophètes (Ézéchiel 37, 1), dans les Psaumes (Psaume 51, 13)…

L'Esprit qui animait les anciens rend ainsi témoignage à la Parole de Dieu, venue en Jésus : l'Esprit « rendra témoignage de moi », dit-il (Jean 15, 26). C'est ce que les Prophètes, depuis Abraham (Jean 8, 56), ont espéré. Le temps de la venue à l'Alliance élargie à toutes les nations.

Quel est le cœur de cette alliance unique, scellée d'abord avec Israël, celle qui dit la présence de Dieu au milieu de son peuple, qui nous confirme sa fidélité, ce qui nous est rappelé en ce jour de confirmations : « il me feront un temple et je demeurerai au milieu d’eux ». Comment demeure-t-il au milieu de nous ? Une petite histoire pour l’illustrer…

*

« Le roi Salomon avait hérité de son père David de grandes richesses qu'il avait su, grâce à la sagesse de son gouvernement, faire prospérer. Chacun de ses desseins était toujours mené à bien, et sa gloire se répandait dans le monde entier. Mais, au fond de son cœur, Salomon demeurait attristé.

"A quoi me servent tous ces trésors, si les années s'écoulent sans que soit remplie la promesse faite à mon père ? pensait-il avec amertume. J'ai fait édifier des dizaines de palais, mais le Temple en l'honneur de Dieu n'est toujours pas bâti. Le Seigneur m'est témoin que ce n'est pas mauvaise volonté de ma part si j'en diffère la construction. Comment cependant reconnaîtrais-je l'emplacement qui lui convient le mieux ? La terre d'Israël est tout entière sainte, mais le sol où s'élèveront les murs du Temple devrait être le plus précieux à Dieu."

Une nuit, Salomon songeait de nouveau à l'emplacement où il devait construire l'édifice. Son ancienne promesse lui pesait, et c'est en vain qu'il cherchait le sommeil. A minuit, ne dormant toujours pas, il décida de se lever et d'aller faire un tour. Il s'habilla rapidement et, sans bruit, afin de n'être pas vu des serviteurs, il se glissa hors du palais.

Il marcha dans Jérusalem endormie, passa à proximité de vastes jardins)et de bosquets qui murmuraient dans le vent et arriva finalement au pied du mont Moria. C'était juste après la moisson, et sur le flanc sud de la montagne se dressaient des gerbes de blé coupé.

Salomon s'adossa au tronc d'un olivier, ferma les yeux et dans son esprit se mirent à défiler les lieux les plus divers de son royaume. Il revit des collines, des vallées et des bois qui lui avaient semblé destinés au Temple, ainsi que des dizaines d'autres lieux où il était arrivé plein d'espoir, mais qu'il avait quittés déçu.

Soudain Salomon entendit des pas. Il ouvrit les yeux et aperçut dans le clair de lune un homme portant dans ses bras une gerbe de blé. "Un voleur !" pensa-t-il tout de suite.

Il s'apprêtait à sortir de sa cachette, dans l'ombre de l'arbre, mais se ravisa au dernier moment. "Attendons plutôt de voir ce que l'homme mijote", se dit-il.

Le visiteur nocturne travaillait vite et sans bruit. Il déposa la gerbe au bord du champ voisin, puis retourna en chercher d'autres, et continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût cinquante gerbes. Puis, jetant un coup d’œil hésitant autour de lui pour s'assurer que personne ne l'avait vu, il s'en alla.

— "Charmant voisin, pensa Salomon. Le propriétaire du champ ne sait sans doute pas
pourquoi sa moisson diminue la nuit."

Mais il n'eut pas le temps de réfléchir à la façon de punir le voleur : déjà, non loin de l'olivier sous lequel il se trouvait, un autre homme arrivait. Il contourna les deux champs prudemment et, croyant être seul, prit une gerbe de blé qu'il emporta sur l'autre champ.
Il fit exactement comme le premier visiteur nocturne, si ce n'est qu'il portait le blé en sens inverse. Il reprit ainsi les cinquante gerbes, et repartit sans bruit.

"Ces voisins ne sont pas meilleurs l'un que l'autre, se dit Salomon. Je pensais qu'il n'y en avait qu'un qui volait, mais en fait le voleur lui-même est volé."

Dès le lendemain, Salomon convoqua les deux propriétaires des champs. Il fit attendre le plus âgé dans une pièce contiguë et interrogea le plus jeune sévèrement : — Dis-moi de quel droit tu prends le blé du champ de ton voisin.

L'homme regarda Salomon avec surprise, et rougit de honte : — Seigneur, répondit-il, jamais je ne me permettrais pareille chose. Le blé que je transporte m'appartient, et je le dépose sur le champ de mon frère. Je souhaitais que personne ne le sache, mais puisque j'ai été surpris, je te dirai la vérité. Mon frère et moi avons hérité de notre pète un champ qui fut partagé en deux moitiés égales, bien que lui soit marié et ait trois enfants, alors que moi je vis seul. Mon frère a besoin de plus de froment que moi, mais il n'accepte pas que je lui donne le moindre épi. C'est pourquoi je lui apporte secrètement les gerbes. À moi, elles ne manquent pas, tandis que lui en a besoin.

Salomon fit passer l'homme dans la pièce contiguë et appela le propriétaire du second champ : — Pourquoi voles-tu ton voisin ? s'enquit-il d'un ton rude. Je sais que tu lui prends du blé pendant la nuit.
— Dieu me garde de faire pareille chose, protesta l'homme, horrifié. C'est en vérité tout le contraire, Salomon. Mon frère et moi avons hérité de notre père deux parts égales d’un champ; mais, dans mon travail, je suis aidé par ma femme et mes trois enfants, tandis que lui est seul. Il doit faire venir le faucheur, le lieur et le batteur, de sorte qu'il perd plus d'argent que moi et sera plus tôt dans le besoin. Il ne veut pas accepter de moi un seul grain de blé ; c'est pourquoi je lui apporte au moins ces quelques gerbes en secret. À moi, elles ne manquent pas, tandis que lui en a besoin.

Alors Salomon rappela le premier homme et, serrant avec émotion les deux frères dans ses bras, il dit : — J'ai vu bien des choses dans ma vie, mais jamais je n'ai rencontré de frères aussi désintéressés que vous. Pendant des années, vous vous êtes témoigné une bonté réciproque, que vous avez gardée secrète. Je tiens à vous exprimer toute mon affection et vous prie de me pardonner de vous avoir soupçonnés d'être des voleurs, quand vous êtes les hommes les plus nobles de la terre. À présent, j'ai une prière à vous adresser. Vendez-moi vos champs, que je fasse construire sur ce sol sanctifié par l'amour fraternel le Temple de Dieu. Aucun lieu n'en est plus digne, nulle part le Temple ne trouvera de fondements plus solides. […] » (D’après Contes juifs, éditions Grund.)

Signe de ce que l’Alliance est solide, quoiqu’il arrive, son fondement symbolisé par ce conte est cette promesse : « Quand les montagnes s’effondreraient, dit Dieu, Quand les collines chancelleraient, Ma bonté pour toi ne faiblira point et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée. Je t’aime d’un amour éternel, et je te garde ma miséricorde » (Ésaïe 54,10).

*

Reste à savoir comment cela se concrétise. Cela se concrétise par le pardon !… Jésus souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint ». « La paix soit avec vous » — don de l’Esprit saint. Et il est question de pardon, à recevoir et à octroyer : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ».

Deux faces de la libération de l’amour — qui pardonne, qui est pardon. Remettre les péchés, c’est pardonner ; soumettre les péchés, c’est permettre de les dominer. Être libéré du fruit du péché. C’est en rapport étroit avec le pardon.

Souvenons-nous de l’épisode de Caïn. L’inverse des deux frères de notre petite histoire. Genèse 4, 6-8 : « Le Seigneur dit à Caïn : "Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le." Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua. »

« Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, domine-le. » Caïn ne l’a pas dominé. Caïn n’a pas reçu le pardon, la rémission de ses péchés — fût-ce par le vain sacrifice par lequel il cherchait à satisfaire Dieu. Et il jalousait son frère. Il n’a pas perçu le pardon, l’élargissement de son cœur et la capacité de pardonner ; et de soumettre le péché et son fruit, à savoir ses péchés, fruits du péché : le péché l’a vaincu, Caïn ne l’a pas dominé…

Mais voici le fruit de l’Esprit saint : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». « La paix soit avec vous ». La paix de se savoir pardonné. Pleinement pardonné : vos péchés vous sont remis, l’Esprit saint vous les soumet. La liberté qui est dans le fait d’être pardonnés nous libère du poids d’avoir à ne pas pardonner. Nous voilà donc devant le Ressuscité, présent au milieu de nous, soufflant sur nous : recevez l’Esprit saint.


RP, Poitiers, Pentecôte, confirmations, 4/06/17